Sénégal: « Éliminer les Vbg représente bien plus qu'un objectif isolé »

10 Mars 2026
interview

Les Violences basées sur le genre (Vbg) continuent de préoccuper les dirigeants à l'échelle mondiale. Dans cette interview, Caroline Albert, cheffe de Coopération à l'ambassade du Canada au Sénégal, évoque des pistes permettant de prévenir ces violences, de renforcer la prise en charge des victimes et de transformer les structures qui perpétuent les inégalités.

Le Canada accorde beaucoup d'intérêt à la situation des femmes, aussi bien au Sénégal que dans plusieurs pays d'Afrique. Quelle place occupe la lutte contre les Violences basées sur le genre (Vbg) dans le plan de coopération avec le Sénégal ?

Pour le Canada, la lutte contre les Vbg n'est pas simplement un volet parmi d'autres ; elle est véritablement au coeur de notre approche depuis plusieurs décennies. Pourquoi ? Parce que vivre une vie exempte de violence est un droit fondamental, un principe non négociable. Ce qui frappe, c'est l'ampleur universelle du phénomène. En 2025, il est scandaleux de constater qu'à l'échelle mondiale une femme est tuée toutes les dix minutes.

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Nous observons que la violence s'intensifie systématiquement en période de crise, devenant un instrument de contrôle pour les maintenir dans la subordination. Les plus marginalisées --migrantes, réfugiées, femmes en situation de handicap-- sont trois fois plus exposées.

Pour nous, éliminer les Vbg est un levier à effet multiplicateur. C'est un frein direct à la santé, à l'éducation et à la croissance économique. Un exemple concret : selon le Fnuap, chaque dollar investi dans l'élimination du mariage des enfants génère un retour de 33 dollars en bénéfices économiques d'ici à 2050. Lutter contre les Vbg n'est donc pas seulement une question de justice, c'est une condition préalable à la cohésion sociale et à la prospérité macroéconomique.

En quoi la politique féministe du Canada influence-t-elle la mise en oeuvre et le suivi des projets spécifiques aux Vbg au Sénégal ?

Cette politique, lancée en 2017, a profondément transformé notre façon de travailler. Ce n'est pas simplement un document de référence : c'est un cadre qui guide concrètement la conception, la mise en oeuvre et le suivi de l'ensemble de nos projets.

D'abord, nous sommes résolument axés sur les résultats. Cela signifie que nous ne nous contentons pas de financer des activités : nous visons des changements mesurables. Nous exigeons des preuves, des données probantes. Nos partenaires utilisent, pour cela, des outils robustes --enquêtes, analyses qualitatives, systèmes de collecte de données numériques.

Nous nous intéressons également aux causes structurelles, telles que les normes sociales, les dynamiques de pouvoir inégales et les déficits dans les politiques publiques. C'est un travail de longue haleine, générationnel, mais indispensable pour obtenir des changements durables.

Nos interventions agissent simultanément à plusieurs niveaux. Nous produisons des données probantes pour renforcer la crédibilité du plaidoyer. Nous contribuons aussi à la standardisation des protocoles des acteurs de première ligne -- policiers, personnel médical, travailleurs sociaux.

Nous formons également les parlementaires et les journalistes, car nous avons constaté que les cas de violence sont souvent traités dans les médias comme de simples faits divers, avec un ton sensationnaliste que nous ne cautionnons absolument pas.

Il est crucial d'en parler, mais dans le respect de la dignité, de la confidentialité et des droits des survivantes. En somme, nous adoptons une approche holistique : prévention, prise en charge, accès à la justice, plaidoyer et transformation des structures qui perpétuent la violence.

Le Sénégal est-il un bon élève en matière de lutte contre les Vbg ?

C'est une question légitime et ma réponse est nuancée. Il y a des avancées réelles, mais il reste encore beaucoup à faire. Depuis la Déclaration de Beijing, en 1995, les Vbg sont devenues une priorité forte. Le Sénégal s'est doté de stratégies nationales et de plans d'action multisectoriels. Des réformes législatives importantes ont été engagées.

En 2024, le pays a produit une étude nationale de référence sur les violences faites aux femmes, un outil essentiel pour disposer de données probantes. Chaque année, les « 16 Jours d'activisme » mobilisent les institutions publiques, la société civile, les partenaires, les médias et les communautés. C'est une dynamique nationale impressionnante.

Mais, les chiffres issus de cette étude rappellent l'ampleur du défi : 87,5 % des femmes ont subi des violences avant l'âge de 18 ans et 70 % des femmes mariées ont vécu des violences conjugales. Ces statistiques montrent que, malgré les efforts, le phénomène demeure très répandu.

Des lacunes persistent également : les ressources financières et humaines allouées aux plans d'action restent insuffisantes, les centres d'accueil disposent de moyens limités, les acteurs de première ligne ont besoin de formations continues et la coordination entre partenaires, ministères et collectivités pourrait être renforcée.

En conclusion, le Sénégal affiche une volonté politique réelle et a enregistré des progrès notables. Nous observons une amélioration de la prise en charge, une augmentation des signalements, de nouvelles procédures institutionnelles et une meilleure judiciarisation.

Cependant, l'efficacité globale exige encore un renforcement du financement, de la coordination et du déploiement des actions prévues. Nous pouvons et devons faire mieux.

Pensez-vous que vos programmes ont eu un impact réel, ces dernières années, dans la prévention ou la prise en charge des victimes de Vbg ?

Oui, sans hésitation, et je tiens à donner des exemples concrets. Depuis 2017, à l'échelle mondiale, le Canada a presque quadruplé ses investissements annuels dans la prévention et la réponse aux Vbg. Cela s'explique par un constat préoccupant : malgré la visibilité accrue du problème, ce secteur recevait moins de 1 % de l'aide publique au développement mondiale. C'était inacceptable.

Le Canada est, aujourd'hui, l'un des bailleurs les plus engagés sur cette question, notamment face au mouvement global anti-droits. Au Sénégal, nos programmes, alignés sur la Stratégie nationale d'équité et d'égalité de genre, ont produit des impacts mesurables.

Le projet Ados, mené avec le Crdi (4,9 millions de dollars sur la période 2020-2025), a permis une amélioration notable des connaissances des adolescentes sur leurs droits en santé reproductive ainsi qu'un renforcement de leur capacité à identifier les situations de violence et à demander du soutien. L'an dernier, 200 cas de Vbg ont été signalés aux instances juridictionnelles grâce aux interventions du projet.

Le projet d'autonomisation des filles, mis en oeuvre avec le Bureau international des droits des enfants (6,1 millions de dollars), indique que 100 % des participantes aux formations déclarent disposer de compétences solides pour se protéger et reconnaître les situations à risque.

Par ailleurs, 96 % des professionnels formés --policiers, personnel médical, travailleurs sociaux-- affirment être capables d'appliquer des pratiques respectueuses des droits.

Au-delà des chiffres, l'efficacité de nos programmes repose sur leur alignement avec les stratégies nationales, leur approche holistique et le renforcement des capacités des organisations locales afin d'assurer la durabilité des résultats.

Pouvez-vous nous parler des secteurs spécifiques où le Canada concentre ses efforts de lutte contre les Vbg au Sénégal ?

Notre approche est multisectorielle, car les Vbg constituent un problème multidimensionnel. Nous intervenons dans les domaines de la santé, de l'éducation, de la gouvernance ainsi qu'au niveau institutionnel, en collaboration avec plusieurs ministères.

Une particularité canadienne est notre volonté délibérée de nous attaquer aux causes structurelles des violences : normes sociales, pratiques néfastes, dynamiques de pouvoir. Nous travaillons sur les notions de masculinité et de féminité positives, car la transformation doit impliquer l'ensemble de la société.

Concrètement, nous renforçons les structures de santé pour assurer une prise en charge sécurisée et adaptée des survivantes, spécialement à travers la formation du personnel, l'intégration de protocoles de dépistage et l'amélioration des services de santé sexuelle et reproductive.

Nous soutenons aussi le renforcement des capacités des écoles professionnelles de la justice, de la police, de la gendarmerie, de la santé et du travail social.

Nous appuyons des structures clés comme les Boutiques de droit de l'Association des juristes sénégalaises, les Comités départementaux de protection de l'enfant ou encore le Centre Koulimaroo.

Enfin, la prévention est centrale : nous travaillons avec les écoles, les clubs de jeunes, les leaders religieux et communautaires pour promouvoir des comportements égalitaires et combattre les pratiques néfastes.

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