L'obésité a pris des proportions alarmantes chez nous. Les résultats des dernières études locales - le «Non Communicable Diseases Survey 2021» et le «Mauritius Nutrition Survey 2022» - indiquent que 36,2 % des adultes sont obèses et 36 % en surpoids, et que 13,8 % des enfants de cinq à 11 ans sont obèses et que ce mal affecte aussi 9 % des adolescents de 12 à 19 ans. Des pourcentages qui dépassent les projections du «World Obesity Atlas» (WOA) pour Maurice en 2025, qui évoquait 20 % d'adultes obèses, soit environ 557 000 personnes. On fait le point sur cet important problème de santé publique avec le Dr Nishant Nundlall, endocrinologue, spécialiste de l'obésité et en imagerie cardiaque avancée.
Vos observations cliniques sont-elles en accord avec les statistiques susmentionnées ?
Oui, elles le sont. Nos données nationales montrent que le problème est déjà beaucoup plus important que les statistiques du WOA. Elles montrent que plus de sept adultes sur dix sont au-dessus d'un poids sain. Cela correspond exactement à ce que nous voyons chaque jour en consultation. Les plus affectés sont les adultes de 30 à 60 ans, qui occupent souvent des emplois sédentaires, ont de longs horaires de travail, un sommeil insuffisant et un niveau de stress élevé.
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De plus, l'obésité, le diabète et les maladies cardiaques se retrouvent souvent dans les mêmes familles. L'obésité est désormais reconnue comme un facteur majeur de risque de cancer. Les preuves internationales la relient à au moins 13 types de cancers et aux ÉtatsUnis, on estime qu'environ 40 % des cancers sont associés à l'excès de poids. Cela montre que traiter l'obésité n'est pas une question d'apparence. C'est une question de réduction du risque de maladies graves à long terme.
Les enfants et adolescents n'en sont pas épargnés. Que changer en priorité à la maison, à l'école et dans la communauté ?
Il y a des moteurs identifiables qui peuvent être modifiés. Par exemple, les boissons sucrées, les snacks ultra-transformés, les portions trop grandes, l'excès de temps devant les écrans, un sommeil insuffisant et la baisse de l'activité physique jouent un rôle majeur dans ce problème de santé publique. Beaucoup d'enfants consomment des boissons sucrées tous les jours. Si je devais changer une chose d'abord, ce serait ce que les enfants boivent. Il faut faire de l'eau la boisson par défaut à la maison et à l'école car cela réduirait immédiatement l'apport en sucres.
Les normes devraient aussi être plus strictes dans les cantines scolaires et le gouvernement devrait réglementer le marketing des produits sucrés destinés aux enfants. Restreindre ne suffit pas. Si on limite les options sucrées ou ultra-transformées, il faut en même temps rendre les alternatives saines abordables, accessibles et attractives. Quand l'eau, les aliments frais et les collations nutritives deviennent le choix facile, le comportement change de manière plus durable.
Comment gérer l'Indice de masse corporelle (IMC) et quelles mesures prendre au-delà de l'IMC ?
L'IMC reste un point de départ mais certainement pas une conclusion. L'IMC est le poids en kilogrammes divisé par la taille en mètres carrés, ce qui est la norme internationale. Par exemple, une personne de 80 kg mesurant 1,70 m a un IMC de 80 ÷ (1,70 x 1,70) = 27,7 kg/m². L'IMC est un outil de dépistage utile mais il ne raconte pas toute l'histoire. Selon les critères généraux de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), le surpoids commence à 25 kg/m² et l'obésité à 30 kg/m². Or, dans de nombreuses populations d'origine sud-asiatique et donc chez bon nombre de Mauriciens, le risque métabolique apparaît plus tôt. Nous observons des risques accrus dès 23 kg/m² et un risque élevé autour de 27,5 kg/m². C'est pourquoi nos enquêtes nationales utilisent des seuils ethniques plus bas.
Au-delà de l'IMC, il y a la graisse abdominale. Le tour de taille est crucial : au-delà de 90 cm chez l'homme et 80 cm chez la femme, le risque métabolique augmente parce que la graisse viscérale et profonde entraîne diabète et maladies cardiovasculaires. Il faut aussi tenir compte de la glycémie, des lipides, de la tension artérielle, de la santé du foie, de la qualité du sommeil et de la condition physique fonctionnelle. Tous ces facteurs sont importants. L'IMC seul peut être trompeur. Un individu musclé peut être classé en surpoids sans avoir de risque métabolique important.
À l'inverse, on voit de plus en plus une obésité sarcopénique, soit peu de muscles, beaucoup de graisse, parfois avec un IMC qui n'impressionne pas mais le risque est très réel. Il ne faut pas sous-estimer les graisses ectopiques, stockées dans le foie, le pancréas et autour du coeur. La graisse autour du coeur est associée à des troubles du rythme comme la fibrillation atriale et à l'insuffisance cardiaque à fraction d'éjection préservée. D'où l'intérêt d'une approche centrée sur la santé des organes, pas seulement sur le chiffre sur la balance.
Quelles complications liées à l'obésité retrouvez-vous le plus souvent en consultation et quels sont les signaux qui devraient alerter le public dès le départ ?
Les complications les plus fréquentes sont le diabète de type 2, l'hypertension, les anomalies du cholestérol, la stéatose hépatique, l'apnée du sommeil, les problèmes articulaires, des troubles de la fertilité et les maladies cardiovasculaires. Et nous sommes de plus en plus conscients du lien entre l'obésité et certains cancers.
Les signes précoces à observer sont une augmentation du tour de taille, une fatigue persistante, des ronflements forts, un essoufflement à l'effort léger, une glycémie qui monte, une tension élevée ou un assombrissement de la peau autour du cou et des aisselles, qui peut indiquer une résistance à l'insuline. Une prise en charge précoce peut éviter des dommages à long terme.
Maurice taxe pourtant les boissons sucrées mais la consommation reste élevée. Que faire ?
Les taxes sur les boissons sucrées ont fonctionné dans plusieurs pays lorsque l'augmentation de prix était suffisamment forte pour modifier l'achat. Ici, l'effet initial après l'introduction de la taxe en 2013 a été modeste. Elle a été augmentée l'an dernier selon les recommandations de l'OMS et nous attendons maintenant les études pour voir si cette mesure a produit les effets escomptés.
La hausse des prix fonctionne mieux si elle s'accompagne d'un étiquetage simple et visible sur le dessus des emballages, d'une restriction du marketing ciblant les enfants et du retrait des boissons sucrées des écoles. De l'autre côté, comme je l'ai dit, il faut rendre les alternatives saines plus attractives et accessibles, et aussi améliorer la littératie nutritionnelle chez les enfants, mesure recommandée par un comité consultatif international et approuvée au niveau gouvernemental. Quand les enfants comprennent la nutrition tôt et que l'environnement facilite les bons choix, le changement s'opère dans le temps.
Il nous revient que 20 à 30 % des adultes ne pratiquent pas d'activité physique. Que préconisez-vous ?
Les patients évoquent de longues heures de travail, la fatigue, les embouteillages, le manque de sécurité pour marcher, des douleurs au genou ou au dos. La hausse des températures liée au changement climatique est devenue un obstacle supplémentaire. Beaucoup se sentent intimidés à l'idée d'entrer dans une salle de sport pour commencer un programme intense. Les plans extrêmes ne fonctionnent pas.
Il faut faire des plans simples, structurés, tenables et d'abord régler son sommeil, ses douleurs et sa santé métabolique pour retrouver l'énergie, ce qui rend l'activité physique possible et durable. Quinze à 20 minutes de mouvements quotidiens peuvent déjà faire une différence mesurable. Au lieu de faire du sport en plein air, il faut le faire dans des salles communautaires couvertes, adhérer à des programmes en entreprise et avoir une routine à domicile.
La chirurgie bariatrique serait-elle une solution ?
Un parcours de traitement de l'obésité commence par une évaluation médicale complète : bilan du sucre, du cholestérol, de la tension, dépistage de l'apnée du sommeil, évaluation du foie, y compris la stéatose, et l'exploration de la fonction cardiaque quand c'est nécessaire. Le but est de protéger les organes, pas seulement de faire baisser le poids. La base reste un mode de vie structuré et multidisciplinaire, soit la diététique, le soutien comportemental, parfois l'intervention d'un psychologue formé à l'obésité et des plans d'exercice qui préservent les muscles et la santé osseuse.
Les médicaments anti-obésité sont appropriés pour les personnes obèses ou en surpoids ayant des complications. Le traitement est personnalisé. La chirurgie bariatrique est envisagée en cas d'obésité sévère ou de maladie métabolique significative lorsque les autres approches n'ont pas donné de résultats durables. Elle exige une préparation et un suivi à long terme. On croit, à tort, que tout est une question de volonté. En réalité, l'obésité est une maladie chronique qui requiert une prise en charge médicale continue.