Ile Maurice: Trois voix contre les violences faites aux femmes

La Journée internationale des droits des femmes mérite davantage qu'une célébration symbolique avec bouquets de roses à la main. À cette occasion, il me paraît opportun de braquer les projecteurs sur un sujet de grande actualité, sur un fait de société : les violences que subissent les femmes dans leur vie conjugale, trop souvent en silence. En France, selon une estimation minimale, plus de 300 000 femmes en sont victimes. À Maurice, au moins trois féminicides ont été recensés entre janvier et février 2026, et 40 cas de violence domestique rien qu'entre le 31 décembre 2025 et le 4 janvier 2026...

Les violences conjugales ne sont pas seulement des faits divers, des drames isolés ou des tragédies privées. Elles participent d'un système, d'une mécanique sociale, qui traverse les frontières, les classes, les cultures. Face à cette réalité, surtout depuis le mouvement #MeToo, davantage de voix s'élèvent pour dire l'indicible, pour transformer la douleur en parole, et la parole en acte.

Parmi elles, trois femmes - deux grandes autrices mauriciennes, Ananda Devi et Nathacha Appanah - et Gisèle Pelicot, une survivante française devenue figure publique internationale - por tent un combat commun : redonner aux femmes victimes de violences un espace de dignité, de reconnaissance et de résistance.

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À travers leurs livres, leurs témoignages et leurs prises de parole, Ananda Devi, Nathacha Appanah et Gisèle Pelicot brisent le silence qui entoure les violences conjugales. L'une explore - avec Trois femmes ordinaires - les mécanismes de la domination dans la fiction ; l'autre transforme dans La Nuit au coeur son histoire personnelle en dénonciation de l'emprise patriarchale, tandis que la troisième fait de son procès un acte public de résistance et de son livre-confession Et la joie de vivre un message d'espoir. Trois voix, trois trajectoires, un même combat : rendre visible ce que la société invisibilise.

Depuis plus de 20 ans, l'œuvre d'Ananda Devi explore les zones d'ombre de l'intime, les fractures sociales, les violences faites aux femmes. Ses romans ne décrivent pas seulement des situations individuelles : ils révèlent les mécanismes profonds d'une société où la domination masculine est souvent intériorisée, banalisée, normalisée. Dans Pagli (2001), la folie d'une femme est le résultat d'un système qui l'a broyée.

Dans Le Sari vert (2009), la violence conjugale est racontée du point de vue du bourreau, un médecin respecté, figure de pouvoir, qui justifie ses actes par une vision déformée de la virilité et de l'autorité. En donnant voix à l'agresseur, Ananda Devi montre comment la violence se construit, se rationalise, se transmet.

Les mécanismes de la violence domestique sont de nouveau au centre de l'intrigue de sa toute récente pièce inédite, Trois femmes ordinaires. Elle avoue avoir changé de registre littéraire parce que «le théâtre est une expérience immédiate et unique» de communion entre auteur, acteurs et spectateurs. J'ai eu la chance d'assister à une représentation de cette pièce, le 19 septembre 2025 au Caudan Arts Centre, dans une mise en scène intelligente de Gaston Valayden, avec le concours de Rama Poonoosamy, directeur d'Immedia.

C'est, en effet, une immersion en direct, d'une part, dans le trouble psychologique de Mariam, jeune femme sous emprise, partagée entre soumission et révolte, et d'autre part, de l'autojustification, parfois risible, de Jubril, son mari, bourreau macho.

L'issue fatale de ce drame avec le meurtre de l'oppresseur, comme une inversion du féminicide, invite le spectateur à réfléchir et à s'interroger. Car la violence n'est jamais spectaculaire ; elle est sourde, quotidienne, insidieuse. Elle se niche dans les gestes, les regards, les silences. Il est regrettable que les deux seules représentations de Trois femmes ordinaires n'aient pas attiré un grand public, malgré une très large couverture dans la presse locale et en dépit de l'importance du sujet abordé pour toute la société mauricienne.

En revanche, il est réconfortant de constater le succès du dernier livre de Nathacha Appanah, auréolé de trois prix et d'un grand succès de librairie. Si son oeuvre a toujours été traversée par les thèmes de la vulnérabilité et de la violence, elle franchit avec La Nuit au coeur (2025) un seuil décisif. Elle y raconte trois histoires : celle de Chahinez Daoud, brûlée vive par son mari à Mérignac en 2021 ; celle de la cousine de son père, Emma, tuée par son conjoint à Maurice en 2000 ; et la sienne, puisqu'elle révèle avoir été victime de violences conjugales pendant six ans, au point de frôler la mort.

Ce geste littéraire est aussi un geste engagé courageusement, quand on connaît la loi du silence, le conservatisme familial et la peur du ki dimounn pou dir, qui règnent dans la société mauricienne. C'est en effet avec une bonne dose d'audace qu'elle dévoile la violence subie de la part d'un personnage connu et qu'elle dénonce la rumeur faisant d'Emma une coupable d'adultère et non la victime d'un féminicide.

En tissant les fils de son histoire personnelle avec celles d'autres femmes, Nathacha Appanah montre que les féminicides ne sont pas des drames isolés, mais les symptômes d'un système global de domination. Elle refuse la séparation entre l'intime et le social ; elle cherche plutôt à comprendre : comment une femme intelligente, indépendante, reconnue, peut-elle se retrouver sous l'emprise d'un homme violent ?

Comment la honte, la peur, l'amour parfois, empêchent de partir ? Comment la société minimise-t-elle les signaux d'alerte ? La patiente et émouvante reconstitution de la vie d'Emma et de Chahinez avant leur meurtre apporte des éléments de réponse, dans le but avoué d'éviter «l'effacement» des victimes.

L'histoire de Gisèle Pelicot est d'une autre forme de violence extrême : sur une période de dix ans, elle a été violée par son mari et 51 autres hommes alors qu'elle était droguée. En 2025, l'issue du procès, dit des viols de Mazan, a été qualifiée d'historique. Non seulement parce qu'il révélait une affaire d'une gravité exceptionnelle, mais aussi parce que Gisèle Pelicot a choisi de lever le huis clos, permettant une médiatisation massive dans le monde entier.

Ce choix a transformé son histoire personnelle en affaire publique. Il a permis de montrer ce que l'on ne veut jamais voir : la violence conjugale peut atteindre des niveaux d'organisation et de cruauté inimaginables. Cependant, Gisèle Pelicot se considère surtout comme une victime «ordinaire», refuse d'être considérée comme une icône mais, accepte en revanche, d'être devenue «une boussole, un repère». Après le procès, elle publie Et la joie de vivre, un témoignage qui n'est pas seulement un récit de survie, mais un manifeste pour la dignité des femmes. Le livre est déjà traduit en sept langues, preuve s'il en fallait du statut de role model de Gisèle Pelicot.

Leur douleur en paroles

Avec des tonalités différentes, en parlant, en écrivant, en témoignant, ces trois voix brisent le mécanisme fondamental de la domination : la honte imposée aux victimes. Elles montrent que les victimes ne sont pas faibles, naïves ou responsables. Elles sont prises dans des systèmes d'emprise, de manipulation, de peur, que la société comprend encore mal. Leur combat n'est pas seulement individuel. Il interroge les institutions, la justice, la police, les normes sociales, les représentations culturelles.

Elles créent une sororité où leurs voix se répondent, se renforcent. Elles montrent que la lutte contre les violences conjugales est collective, qu'elle nécessite des alliances, des relais, des solidarités. Gisèle Pelicot avoue qu'elle n'aurait pas pu tenir ces mois de procès sans cette foule de femmes de tous âges, qui l'a accueillie chaque jour au tribunal avec des applaudissements. Ce qui unit profondément ces trois femmes, c'est leur capacité à transformer la douleur en parole, et la parole en action.

La littérature, chez Devi et Appanah, n'est pas un simple miroir du réel : elle est un outil de dévoilement, un espace où les femmes peuvent exister autrement que comme victimes. Le témoignage de Pelicot est, lui, un acte de courage politique. Ensemble, elles montrent que raconter la violence, ce n'est pas la reproduire : c'est la combattre. C'est redonner aux femmes leur humanité, leur complexité, leur force. C'est rappeler que derrière chaque chiffre, chaque féminicide, chaque plainte classée sans suite, il y a une vie, une histoire, un visage. Le combat d'Ananda Devi, de Nathacha Appanah et de Gisèle Pelicot est un combat pour la vérité, pour la justice, pour la dignité. Il dépasse leurs oeuvres, leurs parcours, leurs pays. Il s'inscrit dans un mouvement mondial de prise de conscience et de refus de la violence.

En écrivant, en témoignant, en parlant, elles ouvrent des brèches dans le mur du silence. Elles montrent que la littérature peut être une arme, que la parole peut sauver, que la vérité peut libérer. Et elles rappellent que la lutte contre les violences conjugales n'est pas seulement l'affaire des femmes : c'est l'affaire de toute la société, de tous les hommes. Il est juste et bon qu'un hommage bien mérité (et masculin) soit rendu à ces trois visages emblématiques dans le cadre de cette journée qui rend hommage à la femme.

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