Ile Maurice: Douze ans dans l'ombre de la justice mauricienne

Dayvid Mirbel était un entrepreneur prospère dans le secteur de la logistique au Royaume-Uni. Surnommé le British Boy, il a décidé de regagner Maurice en 2013.

La naissance de sa fille et son intention d'apporter son témoignage dans une enquête sur l'importation de véhicules de la Grande Bretagne à Maurice motivaient ce retour. Convoqué comme témoin, le 4 février 2014, dans l'affaire d'importation de plusieurs véhicules en décembre 2010, dont une Mercedes Benz SLS 63 AMG pour l'homme d'affaires Thierry Lagesse, Dayvid Mirbel est finalement devenu suspect.

Il a pourtant expliqué aux enquêteurs que ses services avaient été retenus uniquement par Dhaneswar Toolsee de SS Motor Point pour l'acheminement, de la Grande-Bretagne à Maurice, de plusieurs véhicules, ainsi que cette voiture de luxe. À l'époque, ses explications n'ont pas été prises en considération.

Il a alors été arrêté et inculpé pour complicité de fraude fiscale dans l'importation de véhicules Panamera et Cayenne, qui avaient été commandés par Dhaneswar Toolsee. À ce moment-là, il était considéré comme le cerveau de ces fraudes.

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En 2015, il pensait que son rôle dans ces affaires serait rapidement éclairci et il s'attendait à pouvoir laver son honneur devant la justice. Or, il n'en a rien été.

Le verdict de la Cour suprême, rendu le mercredi 25 février dernier, vient clore un chapitre majeur de cette saga juridique. En rejetant l'appel du Directeur des poursuites publiques (DPP) contre l'acquittement de Thierry Lagesse, Ashis Kumar Seeburrun et Dhanishwar Toolsee, les juges Mary Jane Lau Yuk Poon et Sulakshna BeekarrySunassee ont mis en lumière les failles fondamentales de l'accusation, le point d'orgue de ce jugement reposant sur l'incapacité de démontrer, «au-delà de tout doute raisonnable», l'existence d'un complot ou d'une intention frauduleuse, citant notamment des divergences majeures sur la valeur réelle des biens concernés.

Or, Dayvid Mirbel n'a pas encore eu de jugement par rapport à l'accusation pesant sur lui. S'il considère que ce dénouement n'est pas seulement une décision de justice mais aussi la fin d'un interminable purgatoire pour les trois personnes susmentionnées, par contre, il ne comprend pas pourquoi il n'a pas été blanchi.

Les 12 années écoulées ont été un calvaire pour lui. Il dit avoir assisté à une succession de renvois devant les tribunaux, les représentants du State Law Office évoquant régulièrement la nécessité d'avoir plus de temps pour examiner le dossier et affirmant parfois venir tout juste de recevoir certains éléments.

«Un concours d'emploi du temps»

Il décrit un schéma qui s'est répété au fil des audiences : une date est proposée, l'accusation se dit indisponible ou demande un délai supplémentaire, une nouvelle date est fixée... et le cycle recommence. «Ce n'est plus de la justice, c'est un concours d'emploi du temps», affirme-t-il.

Pour lui, les raisons invoquées étaient souvent similaires, «dossier récemment transmis», «obligations de parution dans d'autres affaires» ou «présence requise devant la Cour suprême».

Au-delà des audiences reportées, les conséquences personnelles ont été lourdes. Au début de l'enquête, explique-t-il, le policier chargé du dossier s'est opposé à son départ vers le Royaume-Uni, malgré une convocation officielle d'un tribunal britannique.

Cette décision l'a empêché de régler des questions liées à son divorce et à la garde de son fils. Il affirme avoir assisté, impuissant, à une décision judiciaire rendue en son absence. Dans ce jugement de divorce, dit-il, le tribunal a estimé qu'il avait désormais «une nouvelle famille» à Maurice, conclusion qu'il a contestée fermement. Incapable de se défendre sur place, il explique avoir perdu son patrimoine, ses entreprises et surtout le lien avec son fils.

Même certaines démarches ponctuelles se sont révélées compliquées. En 2022, à l'occasion de ses 50 ans, il a sollicité l'autorisation de se rendre deux jours à Rodrigues. Une autorisation finalement accordée mais assortie du paiement d'une caution de Rs 350 000 et d'une obligation de pointage quotidien au poste de police. Il a écrit à la cheffe juge pour demander une révision de cette décision. La réponse est restée brève. «Ces conditions ont été maintenues.»

Aujourd'hui, âgé de 53 ans, Dayvid Mirbel affirme vivre dans une forme d'ombre professionnelle. Selon lui, certains employeurs reconnaissent ses compétences mais hésitent à s'associer ouvertement à lui en raison de sa situation judiciaire. «To ena enn lake ferblan ar twa», lui aurait-on dit, évoquant une réputation jugée sensible. Certaines entreprises ont officieusement sollicité son expertise, tout en évitant de lui confier des fonctions visibles. Dans un projet logistique auquel il a participé, il dit avoir été pressenti pour le poste de Managing Director avant d'être finalement relégué à un rôle secondaire afin de préserver l'image de la société.

Dans le secteur bancaire également, les difficultés ont persisté, affirme-t-il. Bien qu'il dirige sa propre entreprise, Blue Deer, il n'a pu utiliser pleinement sa signature pour certaines opérations comme pour l'émission de chèques ou de l'Internet banking. Selon lui, ces refus restent souvent informels et sans justification écrite.

Dayvid Mirbel dit porter un regard différent sur le fonctionnement du pays. Il estime que les réseaux d'influence jouent un rôle déterminant. «Une fois que vous appartenez à l'élite, l'appartenance ethnique n'a plus d'importance. Par contre, elle devient un outil de division pour le citoyen ordinaire», soutient-il.

Il évoque également ce qu'il perçoit comme un contraste entre son expérience et celle d'autres personnalités publiques impliquées dans des affaires médiatisées, faisant allusion à des situations où certaines figures influentes continuent d'occuper des fonctions importantes malgré des procédures judiciaires en cours ou encore des cas où des condamnations ont été suivies de mesures exceptionnelles comme un pardon présidentiel. Pour lui, ces exemples alimentent un sentiment d'inégalité face au système judiciaire. Il dit n'avoir jamais demandé de faveur. «L'État de droit est censé garantir que la loi s'applique à tous de la même manière», rappelle-t-il.

Après plus de 4 300 jours d'attente, il dit avoir le sentiment d'être resté coincé dans une affaire interminable. Conscient que ses déclarations peuvent lui porter préjudice, il estime que les choses doivent être dites. «This is Dayvid, c'est comme ça.»

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