Elle est la preuve par 1000 que partout où on se trouve, avec ou sans diplôme, on peut, par la force de nos convictions et notre engagement, impacter des vies.
Oussou Brou N'Goran a 64 ans. Et cela fait 52 ans qu'elle sillonne le monde rural en Côte d'Ivoire. Si le poids des ans et du dur labeur commence à se faire sentir dans sa démarche, son engagement pour le bien-être des femmes lui reste d'une fraîcheur vivifiante. Le parcours de cette héroïne mérite un détour en ce mois de célébration des droits de la femme.
Enfant, elle n'a pas eu la chance d'aller à l'école. Sur les chemins de sa vie, les pas de la petite orpheline s'inscrivent dans ceux de sa mère, veuve battante qui était dans le vivrier et la fabrication de l'attiéké. « Pour notre éducation, ma mère ne nous a pas fait de cadeau », se souvient-elle.
Aujourd'hui, Oussou Brou N'Goran est une femme accomplie et surtout une meneuse. Une cheffe de file dans l'autonomisation des femmes en milieu rural.
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Un leadership forgé dans l'excellence
A Bouaflé, c'est à la Maison de la transformation que nous la rencontrons, le samedi 21 février. Les prix (le Prix national d'excellence, le Prix Helen Keller pour la promotion du genre...) s'alignent sur son bureau. Ces distinctions saluent son leadership et sa précieuse contribution à l'épanouissement de la femme.
La petite fille qui n'a pas fait un seul jour de classe a maintenant cinq bureaux. Chaque bureau étant le sanctuaire d'un engagement socio-économique au service de la communauté. Elle a parcouru 13 pays au gré de ses activités. « J'ai même participé à un panel à Davos, là où les grands de ce monde se retrouvent », raconte-t-elle. Tout ce qu'elle fait aujourd'hui, elle l'a appris sur le tas. « J'ai bénéficié de formation en gestion, en leadership et de renforcement de capacités grâce au ministère de la Femme, de la Famille et de l'Enfant », précise-telle.
Cette femme, qui a longtemps considéré son analphabétisme comme un handicap, fera de la scolarisation de ses cinq enfants, une priorité absolue. « Mes quatre filles et mon garçon sont tous allés à l'école. Aujourd'hui, ils ont de gros diplômes », affirme-t-elle avec beaucoup de fierté.
Cette amazone, à l'école de vie, se voit comme une chercheure. « Je travaille nuit et jour. Je suis une sorte de chercheure, je réfléchis tout le temps pour améliorer et valoriser mon travail », dit-elle.
Un inlassable combat pour la cause des femmes du monde rural
Il serait faux de croire que sa trajectoire a été une ascension sans zone de turbulences. Pour cette femme et pour de nombreuses autres, la crise militaro- politique de 2002 a été désastreuse. « J'étais dans la région de Vavoua. Les femmes travaillaient individuellement, chacune dans sa zone. Nous sommes nombreuses à avoir tout perdu... », se souvient-elle.
Dans un pays tétanisé par une crise sans précédent, Oussou Brou N'Goran descend sur Abidjan pour rencontrer les autorités. Sa doléance est simple : les femmes du vivrier veulent continuer à nourrir le pays. À la suite de son plaidoyer, les premiers convois de vivriers s'organisent pour l'approvisionnement des marchés de la capitale économique.
La bravoure des femmes qu'elle motive permet aux populations de ne jamais manquer de nourriture. « La Côte d'Ivoire n'a pas connu la famine. Le pays n'a pas eu besoin d'aide alimentaire internationale durant toute cette période », se réjouit-elle.
C'est en tirant les conséquences de ces tristes événements qu'elle décide d'organiser les femmes en coopérative pour avancer ensemble. Elle lance la Coopérative du vivrier de la Marahoué (Covima) en 2005, à Bouaflé. Au démarrage, elles sont 120 femmes réparties en deux sections. Deux décennies plus tard, cette coopérative qui comprend 49 sections, compte 3 776 membres dont 80% de femmes.
Une visionnaire en marche vers la diversification et la transformation
Au fil des ans, la Covima va diversifier ses activités en intégrant d'autres cultures telles que le café, le cacao, la noix de cajou, le riz, le manioc... Après le vivrier, elle va encourager les femmes à s'intéresser à la cacaoculture. Elle est depuis, la présidente des femmes productrices de cacao de Côte d'Ivoire. Et elle vient d'être nommée administratrice régionale du Conseil du café-cacao.
Après la production et la commercialisation, les femmes se sont engagées dans la transformation avec des produits qui permettent d'améliorer les revenus des producteurs et de donner du travail à nos enfants.
Les membres se fixent comme objectif de transformer leurs produits. On les retrouve dans la fabrication du chocolat bio avec différents parfums. Il y a surtout la boisson non alcoolisée à base de jus de cacao avec la marque Cacao N'Zué qui est un de leurs produits phares.
« Nos parents paysans, après les fèves, jetaient le jus. C'est ce jus que nous utilisons. Cette récupération permet d'accroître les revenus des planteurs. Ce produit naturel rencontre un grand succès auprès des consommateurs », explique-t-elle.
La diversification des activités de la coopérative permet la création d'emplois. Une attention particulière est accordée aux CV des enfants des zones rurales. « Nous avons 20 jeunes à la transformation, 24 à la commercialisation et 16 dans la section du vivrier », nous détaille la Pca de la Covima.
Grâce à l'organisation rigoureuse qu'elle a mise en place, les membres ont pu avoir des financements dont le Fonds d'appui aux femmes de Côte d'Ivoire (Fafci). Ces fonds ont permis l'autonomisation de nombreuses femmes rurales. Des femmes épanouies et rayonnantes qui mènent leurs activités. La coopérative devient ainsi un instrument de lutte contre la pauvreté.
Une pionnière de l'action communautaire rurale
D'ailleurs, Oussou Brou N'Goran fait partie des pionnières dans la création des Associations de valorisation de l'entraide communautaire (Avec). « Lors d'un voyage aux Pays-Bas, le ministre de l'Agriculture de ce pays m'a remis un présent dont je n'avais pas compris la signification. Il me l'expliquera par la suite : quelle que soit l'activité qu'on mène, il faut épargner. C'est avec l'épargne que l'on peut développer un pays », se souvient la présidente de la coopérative.
Une fois rentrée au pays, elle a donc commencé à installer des caisses pour encourager les membres des coopératives à l'épargne. Dans cette dynamique, plus de 250 caisses ont été installées. Ces dispositifs permettent aux membres non seulement de se constituer une épargne, de disposer de financements pour leurs différents projets mais aussi de pouvoir faire face aux coups de la vie (mauvaises récoltes dues au changement climatique, maladies, décès, funérailles, etc).
Ainsi, sur son parcours, les faits s'accumulent pour chanter les louanges d'une femme leader. C'est cette constance dans l'engagement qui justifie l'obtention du Prix national d'excellence pour la valorisation des compétences féminines en 2019.
« J'étais dans mon bureau lorsque le préfet m'a appelée pour me dire que je devais aller à Abidjan pour recevoir un prix. A cette occasion, j'ai pu approcher le Président de la République que je continue de remercier pour la reconnaissance du travail qui est fait. Depuis ce prix, j'ai redoublé d'efforts », nous confie-t-elle.
« Comme le disent les jeunes, j'ai percé », lance-t-elle en riant. Et c'est bien tout à l'honneur de cette brave femme, symbole de l'engagement vrai.