Ile Maurice: Annaëlle Marie - Une jeune femme au moral d'acier

La Mauricienne Annaëlle Marie, installée au Canada depuis maintenant quatre ans, pratique un métier à haut risque et dit masculin dans un secteur où les femmes ne sont présentes qu'à 0.08 %. Chargeuse à bois fixe et responsable de la maintenance mécanique dans la production de biomasse, elle opère des machines lourdes et soulève plus de 100 tonnes de bois et ce, durant 12 heures par jour, cinq jours sur sept. Cette femme au moral d'acier nous raconte son parcours, qui est vraiment impressionnant.

Annaëlle Marie, 31 ans, originaire de Terrasson à Pointe-aux-Sables, fait 1 m 62 et ne pèse pas bien lourd, contrairement aux machines qu'elle opère et maintient et qui pèsent plusieurs tonnes. Mais dans sa tête, elle est capable de soulever des montagnes. C'est son éducation familiale qui lui a fait comprendre que tout est possible à celui. lle qui le veut.

Elle vient d'une longue lignée de mécaniciens d'auto-moto. Son grand-père possédait un garage de motos et était connu pour ses motos de collection, notamment des Triumph side-car de plus de 1500 cc. Patrimoine qu'il a transmis à ses sept fils et à ses petits-enfants dont Annaëlle est l'unique fille. Son père a passé 40 ans comme mécanicien à la Special Mobile Force. Il est celui qui lui a appris à piloter une moto, de même que les bases de la mécanique. Mais également à cuisiner car il le fait à la maison. Sa mère a été puéricultrice pendant 44 ans et entrepreneuse. Les deux lui ont légué «une discipline de fer, un héritage intellectuel allant au-delà des sujets académiques et les vraies valeurs de la vie.»

Étant de nature intrépide, en grandissant, Annaëlle va régulièrement plonger de la falaise de Montagne Jacquot, pilote des petites comme des grosses motos et fait aussi du théâtre avec son mentor Lindsay Moothien. Scolarisée au JM Frank Richard SSS à La Tour Koenig, après son Higher School Certificate, elle étudie pendant deux ans l'histoire et les relations internationales à l'université de Maurice avant de réaliser que ce n'est pas sa tasse de thé. «Je me sentais comme un pion promis à une vie de bureau. Ce n'était pas moi.»

Restez informé des derniers gros titres sur WhatsApp | LinkedIn

Elle prend alors de l'emploi chez Concentrix comme spécialiste client bilingue où son dynamisme au travail et sa créativité lors d'organisation d'évènements internes sont loués. Mais elle ressent l'appel du terrain. Son frère ayant émigré au Canada, elle aspire à y aller aussi pour travailler dans la nature, dans des environnements vastes. «Quand l'opportunité de travailler le bois en pleine nature s'est présentée, j'ai foncé. Je remplissais tous les critères, et surtout, l'envie de retrouver le vrai contact avec la matière.»

🟦 Températures extrêmes

Annaëlle a saisi une opportunité majeure avec Domtar, partenaire de Produits forestiers Résolu, en tant que Heavy Duty Operator. Elle fait partie des dix Mauriciens déployés en Abitibi, à quelque 600 km au Nord-ouest, pour intégrer ce leader du papier fin et de la pâte commerciale. Avec 14 000 employés et une capacité annuelle de 9,1 millions de tonnes, ce groupe domine le marché nord-américain avec des marques phares comme le papier Cougar.

Annaëlle fait ses débuts sur une ligne de production, commençant au bas de l'échelle comme les autres. La formation se fait sur le tas, par l'observation. «C'est un environnement qui demande une adaptation très particulière : il faut travailler sous des températures extrêmes, dans le bruit constant pendant 12 heures, avec des machines capables de soulever plus d'une centaine de tonnes de bois.»

Un emploi loin d'être facile mais de toutes les façons, elle ne recherchait pas la facilité. Par contre, elle doit faire face à une réalité brutale, soit faire dix fois plus que les hommes pour être prise au sérieux. Des obstacles qui la poussent à persévérer et à prouver sa valeur. Dans cet univers, les mentalités diffèrent souvent, ce qui demande aussi une certaine dose de tolérance. Pour Annaëlle, le respect et la confiance se gagnent sur le terrain en prouvant sa force de caractère. Pendant deux ans, elle siège en tant que membre élue sur le comité exécutif d'Unifor, plus important syndicat des droits des travailleurs du secteur privé du Québec.

L'hiver canadien est particulièrement rude. «Je m'y étais préparée, mais cela reste un défi immense pour le mental. En région nordique, le thermomètre peut chuter jusqu'à -40 °C. Dans ces conditions, la vie dépend de l'équipement. Il est vital d'avoir la bonne tenue pour éviter l'hypothermie et de prendre des vitamines pour compenser le manque de soleil car l'hiver est non seulement long mais on part au travail quand il fait nuit et on rentre dans la nuit aussi. On peut passer 24 heures sans apercevoir la lumière du jour. C'est un rythme qui demande une force psychologique incroyable.»

En 2023, la partie nord du Québec connaît desimmenses feux de forêt. Après cela, le prix du bois chute et tout bascule. «Les pertes étaient énormes et notre entreprise a dû fermer ses portes.» Le groupe se disperse, chacun suivant son propre chemin. Elle rejoint alors une scierie renommée à Lanaudière, où elle agit comme chargeuse à bois fixe. Cette scierie transforme des volumes massifs de sapin et d'épinette et produit entre 150 et 300 millions de piedsplanche annuellement, se spécialisant dans le bois de construction haute performance pour le marché international. «Je n'y suis pas arrivée par hasard. Pour atteindre le poste dechargeuse à bois fixe, où je manipule des billots dépassant parfois deux tonnes pour alimenter la production, j'ai dû faire mes preuves, endurer et être patiente. J'ai eu pour mentor Claude Martel, qui m'a tout appris à propos de la chargeuse. Je suis devenue aussi, au fil du temps, ce qu'on appelle unejournalière de productions. Dans une industrie qui tourne 24h/24, l'absence d'un seul travailleur peut paralyser toute la chaîne. J'ai donc appris à contrôler et à gérer plusieurs postes stratégiques. Dans ce secteur, j'étais souvent la seule femme à exercer le plus de postes de production et capable de remplacer n'importe qui à n'importe quel poste de contrôle.»

C'est sur ce lieu de travail qu'elle rencontre son grand amour québécois en Sébastien. Ils se découvrent des atomes crochus. «Nous partageons cet amour pour la forêt, la vie naturelle et le travail du bois.» Père monoparental de trois enfants - Zackary, 13 ans, Marissa, 11 ans et Kamilya, dix ans -, ils finissent par vivre ensemble. Ils se sont mariés l'an dernier. Aidée par sa belle-mère, une femme forte, engagée elle-aussi dans le secteur du bois, la Mauricienne s'occupe des enfants de Sébastien comme si qu'ils étaient les siens. En 2024, une nouvelle crise économique pointe son nez et la scierie ferme.

🟦 Énergies renouvelables

Les deux rejoignent alors le secteur quebecois unique des énergies renouvelables où Annaëlle est non seulement chargeuse de bois fixe mais fait aussi de la maintenance mécanique. Son entreprise exploite plusieurs centrales de cogénération à la biomasse «Ce secteur est en pleine explosion pour décarboner l'industrie. À l'échelle du groupe, la biomasse contribue à produire plus de 1 000 GWh d'électricité par an, suffisamment pour alimenter des milliers de foyers. La particularité de cette entreprise est l'économie circulaire car rien ne se perd : les écorces et les résidus de sciage sont brûlés pour créer de la vapeur et de l'électricité. C'est le lien entre la force brute du bois et l'énergie propre de demain.»

Son rythme de travail est intense : le quart de jour est de 12 heures, suivi de quatre à cinq jours de congés de récupération. Le quart de nuit est similaire et les jours de récupération aussi. Elle et son époux n'ont pas les mêmes quarts de travail. Heureusement qu'ils habitent à dix minutes de là. «Cette proximité nous permet de mieux concilier vie de famille et exigences de l'industrie forestière.»

Même si elle a désormais une famille à sa charge, elle n'a jamais pensé à changer de métier car elle aime trop ce qu'elle fait. «Dans ce métier, il faut être sur ses gardes à chaque seconde. Nous sommes entourés, au pied carré, de machineries lourdes et de moteurs ultra-puissants qui dégagent des chaleurs intenses. Le danger fait partie du quotidien. On ne s'y habitue jamais vraiment. On développe plutôt unréflexe de survieconstant. La base absolue que l'on apprend c'est la santé et la sécurité au travail. C'est obligatoire et vital. Ma responsabilité envers ma famille renforce cette vigilance. Je me prépare mentalement à chaque quart de 12 heures pour que la sécurité soit ma priorité numéro 1.»

Cela dit, Annaëlle précise qu'on n'est jamais préparé aux éventualités de la vie. Elle a failli mourir de l'éclatement d'un kyste ovarien. Acheminée d'urgence dans une grande ville et opérée, après trois mois de convalescence, elle était déjà sur pied et prête à reprendre le travail. «Cette épreuve a testé ma résilience et m'a prouvé que, peu importe les obstacles de santé ou de distance, ma détermination était plus forte que tout.»

Si elle avait un conseil à donner aux femmes qui hésitent encore à intégrer des domaines techniques et masculins, elle leur dirait qu'elles ont raison d'hésiter. «Hésiter, c'est prendre le temps de bien réfléchir et se préparer à affronter les traces de patriarcat encore présentes dans certains secteurs. Mon parcours dans les machines industrielles m'a appris qu'il ne faut jamais renoncer à ses objectifs. Il faut rester maître de ses décisions et parfois se battre pour ses droits comme j'ai dû le faire. Il faut accepter, pendant ses heures de travail, de se salir les mains, d'oublier son maquillage matinal, sa manucure parfaite et d'adopter une posture plus masculine pour s'imposer. Je suis déterminée à aller encore plus loin.»

Elle compte se spécialiser pour atteindre le niveau supérieur dans l'industrie lourde. Son objectif est de continuer à briser les stéréotypes, tout en valorisant et en protégeant le peu de femmes qui exercent ce métier. «C'est pour cela qu'il faut bien réfléchir avant de se lancer. Mais j'ai également un message aux parents : commencez par normaliser l'apprentissage manuel pour vos filles dès leur enfance. Donnez-leur ces opportunités tôt. Vous serez surpris par ce que les femmes peuvent accomplir quand on leur donne les outils pour réussir.»

AllAfrica publie environ 600 articles par jour provenant de plus de 90 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.