Guerres, catastrophes naturelles, volatilité des marchés mondiaux... Dès que le monde tousse ou craque, on s'enrhume ou on boîte. Pour une raison simple : le pays est pendu aux importations. Une solution, nécessaire mais ardue : tendre vers l'autosuffisance alimentaire. L'agriculture, l'économie en général, et le portefeuille des ménages diront merci.
Notre dépendance aux importations alimentaires nous expose aux fluctuations des prix internationaux et pèse sur notre pouvoir d'achat. Qu'il s'agisse de conflits géopolitiques, comme la guerre en Ukraine et en Iran, de catastrophes naturelles, de crises sanitaires, ou encore de hausses de prix sur les marchés mondiaux, toute perturbation du commerce international a des conséquences sur l'approvisionnement du pays. Les tensions actuelles au Moyen-Orient ont d'ailleurs déjà entraîné une hausse des coûts du fret maritime ainsi que des retards dans les chaînes logistiques en moins de 15 jours de conflit.
Les chiffres du commerce extérieur illustrent l'ampleur du problème. En 2025, les importations mauriciennes ont atteint Rs 318 962 millions contre Rs 107 703 millions d'exportations, portant le déficit commercial à Rs 211 259 millions. Les aliments et animaux vivants représentent à eux seuls 19,3 % des importations, soit Rs 61 504 millions, soulignant la forte dépendance pour les besoins alimentaires.
Une priorité mondiale
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Face à ces vulnérabilités, Maurice agit sur le plan international pour sécuriser son approvisionnement. Lors d'une réunion ministérielle virtuelle du G33 (coalition de 47 pays en développement au sein de l'Organisation mondiale du commerce), organisée par l'Indonésie le 9 mars dernier, le ministre des Affaires étrangères, de l'intégration régionale et du commerce international, Ritish Ramful, a insisté sur la nécessité de placer la sécurité alimentaire parmi les priorités mondiales.
Il a mis en garde contre les restrictions à l'exportation adoptées par certains pays en période de crise, qui peuvent accentuer la hausse des prix et fragiliser des chaînes d'approvisionnement déjà sous tension.
Le ministre a plaidé pour l'établissement de règles claires encadrant ces pratiques et pour davantage de flexibilité afin que les Pays en développement importateurs nets de produits alimentaires, dont Maurice fait partie, puissent renforcer leur agriculture et sécuriser leur approvisionnement.
On progresse, mais on peut faire mieux
La production alimentaire progresse, mais elle reste encore insuffisante pour garantir l'autosuffisance. En 2024, la superficie consacrée aux cultures vivrières a augmenté de 4,1 %, atteignant 9 584,5 hectares, tandis que la production totale de ces cultures a progressé de 8,3 %, passant de 155 218 tonnes en 2023 à 168 124 tonnes, reflétant une amélioration de la productivité.
Dans l'élevage, la production de bœuf a augmenté de 2 %, avec une progression notable de la production locale, passée de 53 à 97 tonnes. La production de porc a augmenté de 10,7 %, atteignant 633 tonnes, tandis que la viande de chèvre et de mouton a légèrement progressé à 47 tonnes. La filière avicole, en revanche, a enregistré une baisse significative de 13,5 %, passant de 59 200 tonnes à 51 200 tonnes. Du côté de la pêche, la production totale a augmenté de 3,5 %, portée par les captures de thon et d'autres espèces de pleine mer, malgré une légère baisse des prises côtières.
Au premier semestre 2025, la tendance reste positive. La surface des cultures en champs ouverts et sous abri ont augmenté de 12 à 13% et leur production de 29 à 34%. Concernant l'élevage, le boeuf, le porc, la viande de chèvre et de mouton et la volaille ont également enregistré des hausses de production. Tout comme la pêche, en progrès de 4%.
Manger mauricien
Comme l'indique le Mauritius Strategic Plan for Food Crop and Livestock Sector 2024-2030, bien que l'île produise la majorité de ses légumes frais, elle importe les aliments de base comme le riz, la farine de blé et les céréales, qui ne peuvent être cultivés localement en raison de contraintes d'espace ou de conditions climatiques inadaptées. Mais le pays possède un potentiel agricole pour produire localement des cultures riches en amidon, adaptées au climat tropical, telles que le fruit à pain, le manioc, la patate douce ou la pomme de terre.
Ces cultures peuvent constituer une alternative viable aux produits importés en cas de besoin, indique Kreepalloo Sunghoon, président de la Small Planters Association, à condition de mettre en place des filières de production, de stockage et de transformation efficaces, pour en faire de la farine, de la purée, de la conserve ou du surgelé. Des produits prêts à consommer, à durée de conservation prolongée et générateurs de valeur ajoutée. Ce, en assurant une planification de production.
Kreepalloo Sunghoon déplore que les leçons de la pandémie du Covid-19 n'aient pas été pleinement retenues : «Nous dépendons encore trop des intrants importés dont le coût est impacté par les marchés internationaux. Il y avait un élan pour le fruit à pain, la patate, le manioc et pour encourager les jardins sur les toits ou dans les cours, mais cela a été négligé.» Il rappelle également les effets du dérèglement climatique - qui ont un impact sur la production, telle la sécheresse sur les cultures - et insiste sur la nécessité d'adopter de nouveaux systèmes d'irrigation. «Il y a des solutions, nous pouvons augmenter l'autosuffisance alimentaire. Même en cas de manque de main-d'œuvre, on peut recruter des travailleurs étrangers. Ce qu'il nous faut, c'est de l'eau, de la terre et le soutien nécessaire aux agriculteurs», affirme-t-il.
Pour Kreepalloo Sunghoon, le potentiel existe malgré les défis du secteur: «Actuellement, il y a beaucoup d'arbres à fruit à pain, mais la demande pour ce produit reste faible. Il manque une éducation des consommateurs pour consommer le fruit à pain, le manioc et la patate. Nous avons toutes les conditions pour développer ces produits riches qui peuvent être utilisés comme aliments de base.»
Il conclut que l'Assise de l'Agriculture 2026, qui vise à donner un nouvel élan au secteur et à poser les bases d'une souveraineté alimentaire à long terme, est un pas dans la bonne direction, à condition que les recommandations soient mises en pratique et suivies dans le temps.
Il rappelle qu'il y a déjà eu des rapports sur le sujet dans le passé. Selon ce vétéran dans la culture vivrière, en développant ces filières et en valorisant les cultures locales, le pays pourrait réduire significativement sa dépendance aux importations, sécuriser l'approvisionnement alimentaire, offrir aux consommateurs des produits nutritifs et locaux, et stimuler l'économie rurale en générant de nouvelles opportunités pour les agriculteurs, les transformateurs, les commerçants et même l'exportation.
Valoriser notre pêche
D'autre part, avec une vaste Zone Économique Exclusive de 2,3 millions de km², soit la 20e plus grande au monde, Maurice dispose d'un potentiel non négligeable, indique Judex Rampaul, du Syndicat des pêcheurs, permettant de produire localement des protéines essentielles comme le poisson et les fruits de mer. La valorisation de ces ressources, via des filières de stockage, de transformation et de conservation - par exemple en poissons frais, en filets surgelés ou en produits prêts à consommer - pourrait réduire la dépendance aux importations de produits de la mer, tout en garantissant une alimentation variée et nutritive.
Pour sa part, le ministre de l'Agro-industrie, Arvin Boolell, n'a de cesse de souligner la nécessité de «produire ce que nous mangeons et manger ce que nous produisons». Cette stratégie passe notamment par plusieurs mesures à commencer par l'Assise de l'Agriculture 2026, la relance de certaines cultures, l'encouragement de l'agriculture moderne ainsi que par une meilleure valorisation des ressources marines à travers le développement de la pêche et de l'aquaculture.
Secteur agricole : 4% du PIB
Assurer une production alimentaire locale suffisante ne relève pas seulement d'un enjeu de survie ou de nutrition. Même si sa contribution directe à la richesse nationale a diminué au fil des années, le secteur agricole continue de jouer un rôle important dans l'économie, représentant environ 4 % du PIB et contribuant aux exportations, aux recettes en devises ainsi qu'à l'emploi.
Il constitue un levier économique, capable de réduire le déficit commercial et créer des opportunités d'emploi dans les filières de production, de transformation et de distribution. Azad Jeetun, économiste, souligne que, indépendamment des turbulences internationales, l'autosuffisance alimentaire reste une priorité : «La dépendance à l'importation s'est accrue au fil des années. Nous ne pouvons pas dépendre uniquement d'elle pour nos besoins alimentaires.»
Selon lui, il est nécessaire de produire davantage et de consommer ce que nous produisons. Malheureusement, la production locale ne suffit pas aux besoins de la population. Un propos illustré par le secteur de la viande. «95% de la viande que nous consommons à Maurice est importée. Ce n'est pas possible qu'un pays importe presque tout pour ce type de produit.» Pour réduire cette vulnérabilité, il faut inciter les Mauriciens à produire davantage.
Relancer la production agricole et encourager la diversification des cultures apparaît donc comme une nécessité. «Il faut une stratégie claire et un plan d'action pour produire plus de produits de consommation. Cela stimulera la croissance du secteur agricole et, par ricochet, celle de l'économie en général.»
Il soutient en parallèle que produire localement implique des défis notamment en termes de coût, de manque de main-d'oeuvre, qui nécessite les travailleurs étrangers, ce qui limite la compétitivité face aux produits importés. «Mais la production locale peut être compétitive, par exemple, les légumes importés coûtent beaucoup plus cher que ceux produits localement, qui sont aussi plus frais.»
Azad Jeetun insiste également sur l'importance de la transformation des produits agricoles. La mise en conserve ou la valorisation des produits locaux stimule le secteur manufacturier et génère de la valeur ajoutée et des devises pour le pays car il faut aussi exporter. «Si nous encourageons le secteur agricole, cela donnera un nouvel élan à la transformation des produits. De plus, le potentiel de l'économie bleue est énorme et peut devenir un véritable pilier économique, mais cela demandera des efforts et des investissements sur plusieurs années.»
L'économiste insiste sur la nécessité de planifier à long terme, d'identifier les productions à encourager et de structurer le secteur agricole et halieutique. Même si les résultats prendront plusieurs années, commencer dès aujourd'hui permettra de réduire les importations, améliorer la balance commerciale et créer des opportunités d'exportation, face à une demande locale et internationale croissante.
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Les freins à l'autosuffisance
Selon le «Mauritius Strategic Plan for Food Crop and Livestock Sector 2024-2030», le secteur agricole fait face à de nombreux défis qui freinent son développement et sa capacité à assurer une autosuffisance alimentaire durable. Le changement climatique représente l'un des obstacles majeurs. Les précipitations irrégulières, les périodes de sécheresse et les cyclones extrêmes affectent fortement la productivité des cultures et de l'élevage, accentuant les risques d'insécurité alimentaire. La disponibilité limitée en eau pour l'irrigation complique encore la situation, d'autant que les épisodes de sécheresse sont plus fréquents.
L'infrastructure agricole reste insuffisante pour répondre aux besoins de production et de transformation. Le manque de centres de stockage, d'unités de transformation et de structures pour l'approvisionnement en reproducteurs limite la capacité des agriculteurs à valoriser leurs produits. À cela s'ajoute la rareté des terres adaptées aux cultures vivrières et à l'élevage, dont le développement nécessite des investissements conséquents.
Le respect des normes environnementales et sanitaires, bien que nécessaire, constitue un frein supplémentaire pour certains producteurs. La population agricole vieillit, et les jeunes s'intéressent de moins en moins aux métiers traditionnels, ce qui risque de provoquer une pénurie de main-d'oeuvre qualifiée. Cette situation est aggravée par un accès limité à des informations fiables sur les marchés, des problèmes de sécurité sur certaines exploitations et des difficultés pour obtenir des financements adaptés, les projets agricoles nécessitant souvent de gros investissements avec des retours faibles à court terme.
La productivité reste en dessous du potentiel, en raison d'une adoption limitée des bonnes pratiques agricoles et d'élevage, du manque de matériel adapté pour les petites exploitations et d'une dépendance importante aux intrants importés, parfois coûteux et difficiles à obtenir. Enfin, le secteur pâtit d'une faible harmonisation avec les standards internationaux, que ce soit pour les produits végétaux ou pour la viande, ce qui limite la qualité et la compétitivité des produits locaux sur le marché.