Tunisie: « Pour ma mère » de Jamila Chihi - L'intime porté à la scène

16 Mars 2026

Avec « Pour ma mère » , Jamila Chihi transforme l'expérience du deuil et de la douleur intime en matière théâtrale. Un spectacle où l'actrice met à nu une part de sa vie, entre tragédie et retenue, dans une mise en scène épurée qui accompagne un travail d'interprétation profondément habité. Une mise en scène de Toumadher Zrelli intelligente et complice.

Une longue amitié et la connaissance intime de la douleur qui traverse cette œuvre n'ont pas empêché la distance émotionnelle de s'imposer d'elle-même pour regarder le spectacle dans sa dimension artistique. Sur scène. Et bien que l'image publique a classé Jamila Chihi dans une représentation de soi extravertie, elle reste néanmoins une boîte noire qu'elle seule décide d'ouvrir. Et ce fut le cas avec « Pour ma mère ». Dans ce récent travail, présenté cette semaine au théâtre des régions à la cité de la culture, l'actrice s'attarde sur le détail, sur les inflexions du geste et de la parole. Et c'est bien là que la douleur et le deuil deviennent matière de création avec une place laissée à l'humour, une autre à la subtilité. Le théâtre est souvent défini comme une catharsis, se présente aussi cette capacité à transformer une expérience individuelle en œuvre partageable.

Au fil du spectacle surgissent dans notre esprit des figures familières de la tragédie d'hier et d'aujourd'hui, des femmes… tant de femmes que l'imaginaire artistique a façonnées ou qui façonne leur art par la douleur du vécu. Médée, Antigone, les femmes de Gar- cía Márquez, Yerma de García Lorca. Par moments affleure aussi l'ombre de Frida Kahlo, artiste qui fit de la blessure une source de création.

« Pour ma mère » se présente avant tout comme un hommage. Un geste adressé à la mère, à sa présence fondatrice et peut-être aussi une manière de déposer un poids longtemps porté, comme une forme de renaissance.

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La scénographie, sobre, apporte sa lecture, organise l'espace autour d'un couloir qui traverse la scène. Il évoque la trajectoire d'une vie, un des- tin, un chemin possible vers l'élévation.

De part et d'autre s'étendent des zones d'ombre, presque des trous noirs. Des espaces de retrait où l'on se réfugie lorsque le regard de l'autre devient trop insistant, lorsque la visibilité et la célébrité exposent la vulnérabilité.

Au cœur du récit se tient la figure de la mère

Une mère totem, celle qui couve infatigablement ses enfants sous son aile. Une mère semblable à tant d'autres : aimer et donner sans plainte. Une mère providence, une mère éternelle.

Dans « Pour ma mère », Jamila Chihi met tout sur le tapis, révélant des aspects que le public n'imagine pas toujours. Elle évoque sa part obscure, sa vie de femme et de fille, et la blessure d'une maternité non aboutie. Une cicatrice béante, que seul l'amour maternel semble capable d'apaiser.

Le parcours du personnage prend alors l'allure d'une via dolorosa. Il rappelle ces figures de la tragédie grecque et ces artistes écorchées par la vie dont l'œuvre se nourrit de la douleur. L'incapacité de donner la vie devient ici une blessure fondatrice, tandis que l'image de la mère demeure un refuge et une garantie de sécurité.

Car perdre la mère, c'est perdre un repère. Le monde vacille. Reste alors la tentation de se retirer dans l'ombre, loin des regards.

Dans le spectacle, Jamila s'isole parfois dans le noir, s'éloigne du couloir de sa vie, retrouve les territoires de l'enfance et convoque les êtres qui peuplent sa mémoire. Loin des projecteurs, loin de la scène.

L'enfant semble ne jamais avoir quitté la femme. Et lorsque la mère disparaît, l'orphelin devient une identité qui s'impose, presque une seconde peau.

Avec « Pour ma mère », Jamila Chihi confirme sa présence d'actrice et la sincérité d'une démarche artistique où le théâtre devient un exutoire. Un espace où la douleur et le vécu cherchent à se sublimer, et où l'intime se transforme en geste de création.

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