Merci à Gérard Chasteau de Balyon pour son article d'opinion, et à Philippe A. Forget pour sa réplique autour d'une question vitale pour notre avenir commun. De tels échanges auraient dû être au coeur d'un exercice de consultation nationale comme la «VISION 2050». Même si je me retrouve dans certains arguments factuels avancés par ce dernier, je pense qu'il y a un enjeu suprême qui mérite une attention toute particulière.
Il s'agit de notre dépendance, qui est multiple. Dépendance d'abord sur l'extérieur comme le démontre actuellement ce qui est presque déjà une troisième guerre du Golfe. Mais aussi sur le plan interne, avec des ramifications financières et sociopolitiques. Or, ces dépendances, au pluriel, ont leurs racines dans notre histoire et domineront notre futur bien au-delà de l'horizon 2050. Et cela avec des séquelles dans tous les secteurs économiques, des répercussions sur la distribution de biens et de richesses comme sur nos écosystèmes naturels si vulnérables, jusqu'à sur la stabilité et le vivre-ensemble dans notre pays.
Le temps s'accélère, n'étant jamais linéaire lorsque nous pensons l'avenir, et notre paysage énergétique post-2050 se dessine bien maintenant. Et avec notre destin, tout court, car l'énergie est partout. Si nous voulons sortir de ces dépendances qui affligent notre société, notre économie et notre environnement, autant localement que globalement, il est temps pour nous, en tant que nation, tous ensemble, d'agir pour nous en libérer. Les décisions que nous prendrons dans les mois suivants pourront transformer notre monde dans le bon sens, ou nous soumettre à des dépendances encore plus pernicieuses.
Je ne répéterai pas les données rapportées par Philippe A. Forget quant au fait indéniable que les énergies renouvelables sont tout sauf une illusion. Il suffit de voir le graphique ci-joint de l'évolution entre 2024 et 2025 de leurs parts dans la génération électrique dans les deux plus grandes économies du monde pour se rendre à l'évidence que la Chine et même les USA, et cela en dépit de Trump, sont pleinement rentrés dans l'ère des renouvelables.
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Or, soyons, cependant, l'avocat du diable pour rétorquer que les statistiques citées ne s'appliqueraient pas à Maurice. Toutefois, même si nous faisons semblant d'ignorer chiffres de l'International Renewable Energy Agency qui donne $ 0.043 le kWh, soit un coût actualisé de l'électricité d'environ Rs 2, pour le solaire à grande échelle depuis 2024, nous sommes de loin plus bas que la marge entre $ 0.069 et $ 0.168 (entre Rs 3 et Rs 8) pour la génération à partir du charbon, selon la très réputée Lazard.
S'il existe effectivement des system costs à ajouter dans le cas local, qui sont plus significatifs dans notre contexte insulaire, il n'empêche que pour la génération à partir des ressources fossiles, y compris le charbon, il y en aura de même pour les nouvelles installations, et particulièrement des hidden costs moins évidentes que pour les renouvelables. Ce n'est pas pour rien que les banques et autres bailleurs de fonds ne veulent plus financer de tels projets.
L'intégration des coûts sociaux et environnementaux, y compris l'apport des crédits «carbone», apporte l'avantage totalement en faveur des renouvelables. Avouons-le, cependant, ce basculement est assez difficile au début lorsque la part des renouvelables est moins de 40% mais, au-delà de ce tipping point, la progression devient exponentielle. Contrairement au passé, les impacts sociaux et environnementaux d'aujourd'hui ne peuvent être écartés.
La transparence, l'équité et la bonne gouvernance sont des exigences qui sont désormais incontournables. La pression de la société civile, voire de la jeunesse et de la classe politique, pour une justice «énergétique et/ ou climatique» est aussi une considération croissante.
Jusqu'ici la tâche complexe, onéreuse à la longue et plutôt ingrate de pourvoir en moyens pour stabiliser le réseau électrique a été laissée à l'utilité publique, le CEB dans notre pays. La firm power, qui nous donne l'électricité continue en baseload, a été surtout fournie par quelques producteurs du privé. De par la nature centralisée du réseau, c'est une réalité historique qui s'était imposée d'elle même. Jusqu'au début des années 70, l'industrie sucrière représentait environ au moins la moitié de la consommation énergétique mauricienne.
Avec la capacité, et la nécessité pour ses opérations, du secteur sucrier à investir dans la production électrique, une opportunité d'affaire lucrative s'était ensuite offerte à ce dernier deux décennies plus tard avec les centrales bagasse-charbon.
Mais au fil des années nous avons assumé une dépendance croissante sur le charbon à mesure que la promesse initiale de la bagasse comme ressource locale renouvelable s'est estompée. Puisque nous sommes encore loin du tipping point pour les énergies propres, notamment avec l'extension des contrats des centrales à charbon et les retards dans l'implémentation des renouvelables, la tentation du business-as-usual peut être irrésistible pour certains décideurs. Or c'est exactement le contraire qu'il faut faire si nous voulons grimper la pente vers le tipping point des renouvelables pour alors briser les dépendances historiques.
Parmi toutes les dépendances, il y a une qu'à l'avenir nous aurons enfin la possibilité d'éliminer grâce à une technologie qui fait déjà partie intégrante de notre quotidien. Nous serons alors plus des esclaves de la demande en énergie. Bientôt, le stockage avec des batteries se fera aussi banalement pour l'électricité dont nous avons besoin, où que nous soyons, comme c'est le cas maintenant pour les téléphones mobiles ou les véhicules électriques.
Avec le potentiel donc de contrôler l'énergie solaire, par exemple, nous arriverons enfin à concilier la fourniture avec la demande en temps réel. En soi, c'est une révolution mais ce qui se profile à l'horizon, désormais, c'est toute une génération de batteries connectées au réseau, ou non, qui sont nickel et cobalt-free, recyclables, cent fois moins exposées à des risques d'incendie, et surtout abordables. BloombergNEF donne $ 108 le kWh, une baisse de 40% en une année, et plus de 93% moins cher qu'en 2010.
Si nous arrivons à comprendre vraiment que la demande est un paramètre autant, sinon davantage, variable qu'est la fourniture et qu'il nous est parfaitement possible de la façonner, alors nous changeons carrément de paradigme. D'ailleurs, le management de la demande devient obligatoire avec les besoins énergétiques astronomiques de l'intelligence artificielle (IA). Et nous avons là avec l'IA, aussi, un outil formidable afin d'équilibrer cette demande variable avec l'énergie qui est disponible à un instant donné.
Les sciences du comportement humain couplées avec les technologies de la communication et d'information, dont l'Internet of Things, arrivent à des optimisations des flux d'énergies qui touchent tous les domaines, de l'industrie à la domotique en passant par le transport et la mobilité.
Nous traversons ici depuis une année une période où, sans la maîtrise de la demande, nous aurions déjà eu des délestages. L'efficacité énergétique dans le futur sera indissociable des énergies renouvelables, avec du stockage, nous offrant l'opportunité d'être autonomes à travers des smartgrids, voire des mini- ou microgrids intelligents. Se défaire de toutes ces dépendances est réalisable si nous adoptons la philosophie des 4Ds : Décentralisation, Décarbonation, Digitalisation et Démocratisation.
Le dernier «D» est le plus sensible, car il requiert une vision partagée, un esprit de solidarité et un courage dans la prise des décisions afin de définir une stratégie de développement durable et des business models adéquats car les technologies, elles, sont déjà bien là et seront encore plus accessibles bientôt.
Lorsqu'il est affirmé que «pendant des années l'énergie éolienne et solaire ont été présentées comme l'avenir évident», il faut ajouter que, chez nous, les actions n'ont pas toujours suivi. Ailleurs, pas uniquement aux USA ou en Chine, mais aussi en Australie, à la Réunion, en Inde, aux Seychelles, en Afrique du Sud et même dans les pays producteurs de gaz ou de pétrole, partout, la progression a été impressionnante et se poursuit toujours. Ici, il fut même un temps, pas si lointain, où ni le CEB ni certains dans le secteur privé ne voulaient entendre parler du solaire et de l'éolienne.
Si Gérard Chasteau de Balyon a raison quant à l'avenir sombre de la bagasse, il faut souligner que le secteur sucrier a trouvé en la biomasse une alternative crédible. Localement, une agriculture durable de celle-ci pourrait compromettre notre auto-suffisance alimentaire et c'est pour la même raison que les projets renouvelables sur les toitures devraient absolument primer sur ceux au sol. Et si cela ne provoquera pas une autre dépendance, l'importation de la biomasse peut être envisagée, même promue à travers une initiative de co-développement en partenariat avec nos voisins africains. La question comment choisir qui le fera en balançant les risques et les bénéfices de manière juste ?
La référence au Small Modular Nuclear Reactor (SMNR, petit réacteur nucléaire modulaire) est pertinente. Ceux qui s'y connaissent sauront ne pas le confondre avec les centrales de Tchernobyl ou de Fukushima. Le débat doit être ouvert, fondé sur les faits. En 2019, avec l'aide d'un compatriote de la diaspora installé aux USA, des discussions avaient démarré sur cette technologie dans notre contexte des petits États insulaires, et plus récemment la question a été évoquée avec l'ex-ambassadeur américain basé à Maurice. En 2019 comme en 2026, malheureusement, il y a à la Maison-Blanche un homme sur qui il ne faut jamais dépendre.
Dans la deuxième moitié de ce siècle, avec l'hydrogène et l'ammoniac verts, les énergies océaniques et les biocarburants, le SMNR aura un potentiel certain dans ce grand État-océan que nous sommes appelés à devenir. Néanmoins, toujours au sein d'un mixte énergétique aussi varié que possible car la diversité est signe de résilience face aux incertitudes comme le dérèglement climatique qui nous frappera de plein fouet. D'ailleurs, l'argument que nous pouvons brûler le charbon car nous ne contribuons pas vraiment au réchauffement de la planète est plutôt bancal.
Les énergies renouvelables, comme l'efficacité énergétique, sont des no regret solutions, c'est-à-dire, même sans le changement climatique il y aura suffisamment de justifications économiques et sociopolitiques pour les adopter.
La politique énergétique n'est pas un concours de morale, mais elle doit reposer sur une impérative morale qui est de placer le bien commun au-dessus des vested interests de certains. Les dépendances, locales ou globales, qui s'apparentent à des situations de domination doivent disparaître. En vérité, quels que soient les rapports de force, soyons humbles afin de reconnaître que, fondamentalement, nous sommes interdépendants les uns des autres. Y compris par rapport aux plus vulnérables ou laissés-pour-compte parmi nous et à la nature qui a ses droits sur nous, admettons que nous avons besoin les uns des autres.
Se libérer des dépendances énergétiques est plus que jamais dans nos cordes car les technologies sont là et seront encore plus performantes. La volonté politique est aussi là, sinon je l'espère sincèrement. Il nous reste le défi d'élaborer et de mettre en oeuvre, ensemble, des programmes intelligents gagnantgagnant dans un esprit de partage, conscients de nos responsabilités respectives. Une démarche systémique est absolument nécessaire. L'éducation, la formation et le renforcement des capacités, tout comme la recherche et l'innovation sont nos priorités au niveau des ressources humaines. La coopération internationale est indispensable.
Last but not least, restons sobres... et pas seulement, crucialement, dans notre consommation d'énergie, mais également dans nos ambitions qui peuvent paraître enivrantes. Sortir de nos dépendances est un cheminement qui peut être éprouvant, qui requiert de la patience et de la persévérance et aussi beaucoup de modestie. Nous allons apprendre de nos erreurs, car nous ferons des erreurs inévitablement. Or, elles nous permettront de mieux avancer. Sortir de nos dépendances n'a jamais comme finalité de se prendre pour Dieu.