Ile Maurice: Anaistah Dabee - «Les congés menstruels pourraient réellement aider beaucoup de femmes»

interview

Les douleurs sont parfois si intenses qu'il devient impossible de travailler. Longtemps, Anaistah Dabee a pourtant essayé de s'adapter au rythme du salariat, malgré l'endométriose qui bouleversait son quotidien. Jusqu'au jour où elle a compris qu'il lui faudrait repenser son rapport au travail. Aujourd'hui âgée de 28 ans, cette directrice créative a choisi de créer son propre espace professionnel en fondant Reklam - The Creative Agency Ltd, une agence de branding et de communication visuelle. Une manière de continuer à exercer sa passion tout en apprenant à composer avec une maladie chronique encore largement incomprise.

Comment êtes-vous arrivée dans le domaine du branding et de la communication, et à quoi ressemblait votre carrière avant votre diagnostic ?

J'ai toujours été passionnée de photographie, de graphisme et d'art. Mon premier cours de Photoshop remonte à mes 14 ans, et c'est à ce moment-là que j'ai commencé à m'intéresser sérieusement à la création visuelle. Par la suite, j'ai poursuivi des études en publicité (BA Advertising and Visual Communication) avec une spécialisation en «graphic design» en dernière année, un domaine qui réunissait toutes mes passions : la créativité, la communication et l'image.

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Avant mon diagnostic, mon premier emploi était en agence en tant que «content creator» pour les marques sur les réseaux sociaux. Je travaillais également comme «graphic designer», ce qui m'a permis de développer une forte sensibilité pour le branding et la construction d'identités de marque. Avec le temps, j'ai évolué vers des projets plus stratégiques en communication et en direction créative.

Quand avez-vous commencé à ressentir les premiers symptômes et comment s'est déroulé votre parcours jusqu'au diagnostic d'endométriose ?

Très jeune. Avec le recul, je réalise que certains signes étaient déjà présents dès mes premières règles, vers l'âge de 15 ans, notamment des troubles hormonaux et psychologiques comme une dépression sévère et un PMDD (trouble dysphorique prémenstruel). Mon adolescence a été marquée par une période très difficile, quand mon entourage ne comprenait pas toujours ce que je traversais.

À partir de mes 18 ans, les symptômes physiques se sont intensifiés, avec des règles extrêmement douloureuses. Pendant mes années à l'université, j'ai également commencé à avoir des saignements rectaux récurrents. Je pensais alors qu'il s'agissait d'hémorroïdes. Avec le temps, j'ai réalisé que ces épisodes revenaient régulièrement, souvent avant ou pendant mes règles, sans que je comprenne encore le lien. Le parcours vers le diagnostic a été long et éprouvant. J'ai consulté plusieurs médecins, fait de nombreux tests sanguins, subi une coloscopie, et même des examens pour écarter un cancer avant que l'endométriose soit finalement identifiée.

Qu'avez-vous ressenti au moment où la maladie a été officiellement diagnostiquée ?

En réalité, avant même que le diagnostic soit posé, j'avais commencé à rechercher mes symptômes sur Internet, ce qui m'avait déjà orientée vers l'éventualité d'une endométriose. Lorsque le diagnostic a finalement été confirmé, cela a été un immense soulagement. Après des années d'incertitude, de tests médicaux et de consultations, enfin mettre un mot sur ce que je vivais m'a permis de mieux comprendre ma situation.

Concrètement, comment l'endométriose affectait-elle votre quotidien et votre travail à cette période ?

Pendant mes règles, la douleur était parfois si intense qu'il m'était impossible d'aller travailler. Je devais régulièrement demander à travailler de chez moi, et certains mois je n'arrivais tout simplement pas à être productive. Cela créait une situation difficile, autant pour moi que pour mon employeur et mes collègues, qui ne comprenaient pas toujours pourquoi j'étais autorisée à travailler à distance alors qu'eux ne l'étaient pas. Il faut aussi se rappeler que c'était bien avant que la flexibilité au travail ne devienne plus courante après le Covid, donc ce type d'aménagement était encore assez rare et parfois mal perçu dans le monde professionnel.

Avez-vous parfois fait face à de l'incompréhension dans votre environnement professionnel par rapport à cette maladie ?

Oui, énormément. L'endométriose reste une maladie encore très mal comprise. J'ai déjà entendu des remarques du type : «Oui mais toutes les femmes ont des règles !» Ce genre de commentaires peut être très difficile à vivre, car cela donne l'impression que votre douleur est minimisée ou invalidée. Quand on explique que l'on souffre au point de ne pas pouvoir travailler et que l'on nous répond cela, on se sent souvent incomprise et non prise au sérieux.

C'est d'autant plus difficile que l'endométriose est une maladie invisible, et que, pendant longtemps, je ne comprenais pas moi-même ce qui m'arrivait. Même aujourd'hui, la maladie reste encore insuffisamment comprise par le grand public, et il n'existe pas de traitement définitif. Cela s'explique aussi par le fait que les maladies touchant les femmes ont longtemps été sous-représentées dans la recherche biomédicale. D'où l'importance aujourd'hui de mieux sensibiliser et d'investir davantage dans la santé des femmes.

À quel moment avez-vous compris que vous deviez repenser votre trajectoire professionnelle ?

Lorsque mon état de santé a commencé à impacter fortement ma capacité à travailler dans un cadre classique. Chaque mois, je pouvais être immobilisée pendant près d'une semaine à cause des douleurs et des symptômes. Je me souviens notamment d'un moment marquant : lors de mon premier mois dans un nouveau travail, dans un hôtel, j'avais eu mes règles et la douleur était tellement intense que j'ai fini par pleurer au bureau.

À cela s'ajoutait un profond sentiment d'incompréhension dans mon environnement professionnel, qui n'était pas très bienveillant aussi. C'est à ce moment-là que j'ai réalisé qu'il me faudrait repenser ma manière de travailler et trouver un modèle plus flexible, qui me permettrait de continuer à exercer mon métier tout en respectant les réalités de ma santé. J'ai alors commencé à partager mon travail et mes projets sur LinkedIn, ce qui m'a permis de me faire connaître et de trouver mes premiers clients en «retainer». Cela a marqué le début de mon activité entrepreneuriale.

Qu'est-ce qui vous a poussée à créer votre propre agence et comment se sont passés les débuts de cette aventure ?

L'agence Reklam existe en réalité depuis 2021. À l'époque, c'était un «side project» qu'on avait lancé avec quelques amis et mes soeurs. Nous réalisions des petits projets pour de petites entreprises, principalement du design et du social media management. Comme nous avions tous des emplois à plein temps, nous n'avions malheureusement pas toujours le temps de développer ce projet comme nous l'aurions voulu, et il a fini par être mis de côté.

Après quelque années, j'ai décidé de reprendre l'agence, qui n'était à l'époque qu'une simple page sur les réseaux sociaux. C'est à partir de là que j'ai commencé à développer Reklam plus sérieusement. L'entrepreneuriat m'a permis de reprendre le contrôle de mon temps et de mon rythme de travail, tout en continuant à évoluer dans un domaine qui me passionne profondément. Les débuts n'ont pas été simples, car c'était un modèle totalement nouveau pour moi. Contrairement au salariat, où l'on travaille et où l'on reçoit un salaire fixe chaque mois, l'entrepreneuriat signifie que si l'on ne travaille pas, il n'y a tout simplement pas de revenus. Cela demande donc beaucoup de discipline, de persévérance et d'adaptation. Petit à petit, j'ai construit l'agence, développé des collaborations et accompagné différentes marques locales et internationales dans leurs projets de communication.

Aujourd'hui, comment parvenez-vous à concilier entrepreneuriat et gestion d'une maladie chronique comme l'endométriose ?

L'entrepreneuriat me permet d'avoir une organisation plus flexible, ce qui est essentiel lorsque l'on vit avec une maladie chronique. J'écoute mon corps avec beaucoup plus d'attention, je gère le stress et l'équilibre entre travail et santé. Si je ne me sens pas capable de travailler à certains moments, je ne me force pas. Je peux déléguer certaines tâches ou adapter mon rythme, ce qui me permet de continuer à avancer tout en respectant mes limites. Cela demande une adaptation constante, mais cela m'a aussi appris à travailler différemment et à construire un environnement professionnel plus respectueux de mes limites.

Avec le recul, quel message aimeriez-vous adresser aux femmes qui vivent avec l'endométriose, notamment dans leur vie professionnelle ?

Il est simple : vous n'êtes pas seules, et votre douleur est légitime. Pendant longtemps, les femmes ont été encouragées à minimiser leurs douleurs ou à penser que c'était «normal». Pourtant, il est essentiel d'écouter son corps, de chercher des réponses et de ne pas abandonner face aux difficultés du diagnostic, que ce soit pour l'endométriose ou d'autres maladies qui affectent la santé des femmes.

Sur le plan professionnel, je pense qu'il est parfois nécessaire de repenser sa manière de travailler. Il est important de pouvoir travailler dans un cadre qui respecte ses limites et sa santé. Je sais que dans certains pays, comme l'Espagne, il existe aujourd'hui des congés menstruels pour les femmes qui souffrent de douleurs sévères liées aux règles.

À Maurice, le sujet fait encore débat, mais je pense que ce type de mesure pourrait réellement aider beaucoup de femmes qui doivent continuer à travailler tout en gérant une douleur parfois très intense et souvent mal comprise. Et surtout, j'aimerais dire aux femmes qui traversent cela de ne pas perdre leurs ambitions. Une maladie ne définit pas qui vous êtes ni ce que vous êtes capable d'accomplir. Il est possible de continuer à construire sa carrière, même si parfois le chemin est différent de celui que l'on avait imaginé.

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