Cameroun: La transition bloquée par des mercedes de fonction

La succession qui dérape : un différend sur des Mercedes brise le protocole à l'Assemblée Nationale du Cameroun

Une visite de courtoisie a viré à l'affront institutionnel. Le refus explicite de l'ancien président de l'Assemblée Nationale, Cavaye Yeguie, de restituer son parc automobile à son successeur, Théodore Datouo, révèle une faille béante dans les mécanismes de transmission du pouvoir. L'échange, capté lors de cette rencontre, met en lumière une pratique d'appropriation des biens d'État qui fragilise la continuité républicaine.

L'incident des deux Mercedes

Le Secrétaire général de l'Assemblée Nationale, Noël Essiane, a clairement signifié à Cavaye Yeguie que les véhicules de fonction relèvent désormais de l'autorité de Théodore Datouo. La formulation ne laisse aucune place à l'interprétation : "Lui même (Datouo) peut décider de vous les retourner. Nous on va les lui envoyer. Parce que c'est dorénavant ses voitures."

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Face à cette injonction, la réponse de l'ancien président traduit une surprise teintée de résistance. Cavaye Yeguie distingue alors les véhicules récents, deux Mercedes dont une acquise l'année précédente, du reste du parc vieillissant qu'il considère comme sa propriété personnelle. Le dialogue, rapporté par des indiscrétions, illustre une logique où l'ancienneté dans la fonction justifierait la possession définitive des actifs publics.

La culture de l'impunité administrative

Ce refus de remettre les voitures de fonction ne relève pas d'un simple caprice individuel. Il incarne un symptôme structurel : l'absence de règles écrites et contraignantes pour les transitions de pouvoir au sommet de l'État camerounais. La succession à la tête d'une institution majeure se heurte à une zone grise juridique où les traditions orales et les accords informels prévalent sur le droit administratif.

La défense de Cavaye Yeguie repose sur un présumé "droit" à conserver les véhicules de plus de dix ans. Pourtant, aucun texte officiel ne codifie cette rétention. Cette coutume, tolérée par des décennies de gestion patrimoniale des ressources publiques, transforme des biens d'équipement en trophées personnels. Le mécanisme sous-jacent est celui de la privatisation tacite des actifs stratégiques par les sortants, un frein majeur à la modernisation de l'État.

Comment l'informel paralyse le formel

Le processus de passation est théoriquement simple : un successeur reçoit les moyens de sa fonction. Mais dans les faits, l'absence de cadastre centralisé des biens de l'État permet à un prédécesseur de dicter les termes de la transition. Le Secrétaire général Noël Essiane tente de rétablir la hiérarchie en rappelant que les véhicules "sont dorénavant ses voitures", mais sa formule "ça va dépendre de lui" admet que le bras de force est inévitable.

Ce mécanisme de négociation post-électorale révèle une faiblesse de l'autorité de l'État face aux intérêts établis. La gestion du parc automobile devient ainsi un levier de pouvoir. Pour le nouveau président de l'institution, Théodore Datouo, la décision de réclamer ou non ces biens posera immédiatement le signe de son autorité. S'il cède, il entérine une pratique contraire à l'éthique administrative. S'il exige la restitution, il s'engage dans un conflit frontal avec son prédécesseur.

À court terme, cet incident compromet la sérénité nécessaire à la nouvelle mandature. La récupération des moyens logistiques, symboles de l'autorité parlementaire, pourrait se transformer en une bataille judiciaire ou médiatique. Dans les six à douze prochains mois, la gestion de cette transition servira de test pour mesurer la capacité du successeur à imposer son leadership face aux "barons" installés.

Sur le long terme, l'enjeu dépasse le simple différend matériel. Si la coutume des "voitures acquises" persiste, elle valide un modèle où les biens publics deviennent des extensions du patrimoine personnel des dirigeants sortants. Cela décourage toute réforme en profondeur de la gestion des ressources de l'État. Dans trois à cinq ans, si aucun audit des biens de fonction n'est lancé, chaque succession future reproduira ce même schéma de rétention, verrouillant ainsi la circulation de l'élite politique et financière.

Un test pour la République

La manière dont Théodore Datouo résoudra cette équation logistique déterminera bien plus que le sort de deux Mercedes. Elle indiquera si l'institution parlementaire camerounaise peut s'affranchir des féodalités internes pour entrer dans une ère de gestion régulière et transparente des deniers publics. Face à une pratique ancrée, le nouveau président choisira-t-il l'affrontement ou la consolidation d'une tradition qui vide les successions de leur substance républicaine ?

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