Près de 33 ans séparent les deux crises. Mais la question posée au cœur de l'une et de l'autre est remarquablement identique : à qui appartient le Mouvement militant mauricien (MMM) ? En 1993, la réponse est venue des tribunaux. En 2026, la question se pose à nouveau.
L'année 1993 marque un tournant dans l'histoire du MMM. L'alliance Mouvement socialiste militant (MSM)-MMM, qui a triomphé aux élections générales de 1991, commence à se fissurer. Paul Bérenger, secrétaire général du parti, est révoqué de son poste de ministre des Affaires étrangères le 18 août 1993 par le Premier ministre d'alors, sir Anerood Jugnauth.
Mais l'essentiel des ministres issus des rangs du MMM reste en poste. La fracture s'approfondit. Le 18 octobre 1993, une fraction du Bureau politique (BP) - conduite par Prem Nababsing, alors leader du MMM - tient une conférence de presse. Elle y annonce la révocation de Paul Bérenger comme secrétaire général, son remplacement par Jean Claude de l'Estrac et le gel de toutes les instances du parti. Le juge Vinod Boolell évoquera les «throes of what looks like a coup d'État» dans son jugement - plus précisément dans le passage consacré au locus standi des 38 requérants.
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Si Paul Bérenger se retrouve minoritaire au Bureau politique en 1993, c'est parce qu'il souhaite rompre l'alliance avec le MSM pour se rapprocher du Parti travailliste - une ligne que la majorité des dirigeants, Prem Nababsing, Swalay Kasenally et Dharmanand Fokeer, refuse. Une différence capitale sépare cependant les deux crises : en 1993, Paul Bérenger était certes minoritaire au BP, mais il demeurait majoritaire au comité central.
Deux affaires sont introduites devant le juge en chambre, Vinod Boolell : la première, par Paul Bérenger en son nom propre, pour contester sa révocation irrégulière ; la deuxième, avec 38 autres membres du parti, pour protéger les attributs symboliques du MMM. La demande est aussi précise que fondamentale: interdire au groupe adverse d'utiliser l'appellation «MMM», l'emblème en forme de cœur et la couleur mauve.
Le 23 février 1994, le juge Boolell tranche en faveur de Paul Bérenger. Dans un jugement (1994 SCJ 63) fondé sur les règles internes du parti, il constate d'abord que la révocation du secrétaire général relève du comité central. Ensuite, le gel des organes du parti ont illégalement supprimé le droit de recours de Paul Bérenger devant ce même comité central.
Enfin, la majorité des deux tiers requise pour modifier la constitution du parti n'a pas été atteinte : huit voix sur 14 membres du BP, soit 57 %, en deçà du seuil constitutionnel. Le groupe adverse estime que le jugement sur le fond prendrait des mois. Lors d'un meeting à la rue Edward VII à Rose-Hill, le 26 juin 1994, le Renouveau militant mauricien (RMM) est lancé.
Qui peut quoi ?
Depuis que les dirigeants du MMM sont montés au créneau contre leur leader lors de leur conférence de presse du 20 mars dernier, une question s'impose : quelle est l'instance habilitée à statuer au sein du parti ?
En théorie, les statuts confèrent des rôles distincts à chaque niveau. Mais entre le texte et la pratique, explique un observateur politique, la démarcation n'est pas toujours claire.
Si le jugement de 1994 est explicite sur les pouvoirs du BP et du comité central, il l'est beaucoup moins sur ceux de l'assemblée des délégués, dont les prérogatives propres n'y sont pas définies. La grande question demeure donc : Paul Bérenger, dans sa capacité de leader du MMM, pourrait-il convoquer l'assemblée des délégués pour y faire valider sa ligne ? La question de la convocation de cette instance reste «un point obscur» des statuts.
2026 : Un contexte différent
Trente ans plus tard, les lignes de fracture sont cependant différentes mais la question centrale demeure : qui peut légitimement parler au nom du MMM ?
Une différence de taille doit cependant être notée. En 1993, Paul Bérenger était majoritaire au comité central, ce qui avait considérablement renforcé sa position. En 2026, il ne l'est pas. En effet, Arianne NavarreMarie avait déclaré lors du point de presse, le 20 mars, au quartier général du MMM : «Je trouve triste et déplorable la façon qu'a eue une personne comme Paul Bérenger, qui se dit patriote, de faire fi d'une décision prise par une majorité au comité central, mercredi dernier.»
De plus, le statut de Joanna Bérenger au sein des instances du parti aurait soulevé des interrogations : cooptée et non élue au BP et au comité central, sa position au MMM pourrait, selon certains, être contestée.
Bérenger va-t-il s'expliquer devant le BP ?
Le BP du MMM aujourd'hui, qui pourrait voir malgré tout la participation de Paul Bérenger, entouré de quelques membres de l'aile jeune proche de Joanna Bérenger, entend se focaliser sur les raisons avancées par lui pour justifier son départ du gouvernement.
«Il semble avoir oublié les raisons de mauvaise gouvernance qu'il a évoquées sans donner trop de détails pour se concentrer sur ceux qui ont choisi de ne pas le suivre. On attend maintenant qu'il explique au BP quelles informations il détient, notamment sur la bande des cinq, l'Economic Development Board, le Qatar et Air Mauritius, mais aussi qu'il précise sa position au sein du parti. On ne lui a jamais dit de ne pas venir au BP, mais c'est lui qui prend ses distances avec le parti… », font ressortir des membres du BP.
La rencontre de cet après-midi sera-t-elle moins houleuse que celle du dernier comité central ? Plusieurs membres du BP souhaitent un retour du dialogue dans la sérénité et le respect… L'entourage de Paul Bérenger n'a pas souhaité commenter la réunion prévue aujourd'hui à Rose-Hill.