« Travailler avec les machines ou disparaître» - et à la suite du sommet international sur l'intelligence artificielle en Inde, une conviction s'impose : le véritable enjeu n'est peut-être pas de s'adapter à la machine, mais de redéfinir notre capacité à lui résister.
Le débat actuel est souvent posé de manière binaire : collaborer avec l'intelligence artificielle ou être dépassé. Cette vision, largement relayée, repose sur une forme d'évidence technologique - celle d'un progrès inéluctable auquel il faudrait se conformer.
Le concept de human-in-the-loop s'est imposé lors du sommet en Inde comme un principe structurant : la machine assiste, mais l'humain décide. Dans les secteurs critiques - finance, santé, gouvernance - , la responsabilité doit rester humaine. Ce consensus est rassurant. Il affirme une volonté de garder le contrôle. Mais il révèle aussi une tension plus profonde. Car dans le même temps, la course technologique s'accélère, les investissements explosent et les capacités des systèmes progressent à une vitesse inédite. Le discours humaniste coexiste avec une logique d'optimisation permanente.
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Cette accélération nourrit également des formes d'inquiétude. Récemment, une vidéo largement diffusée à l'occasion du Nouvel an chinois montrant un spectacle de robots humanoïdes - exécutant une chorégraphie parfaitement synchronisée - a suscité fascination et trouble.
Certains, comme Yuval Noah Harari dans Homo Deus, y voit la fin de l'humanisme au profit d'une nouvelle ère où l'homme fusionnerait avec la machine. Une humanité augmentée, potentiellement immortelle - mais profondément inégalitaire, réservée à une élite. Ce scénario est intellectuellement puissant. Mais il n'est pas inévitable.
La question n'est pas seulement technologique
Il ne s'agit pas de refuser la technologie. L'intelligence artificielle est un formidable outil d'augmentation : elle permet d'aller plus vite, de mieux analyser, de mieux anticiper. Mais il existe une frontière essentielle. Pendant longtemps, on a répété que l'être humain n'utilisait qu'une faible part de son cerveau - une idée contestée, mais révélatrice d'une intuition : nous avons encore un potentiel immense.
Dans ce contexte, le véritable pouvoir ne réside pas dans la technologie elle-même, mais dans la manière dont nous choisissons de l'utiliser - ou de ne pas l'utiliser. Depuis une quinzaine d'années, certains penseurs parlent de convivialisme pour désigner l'art de vivre ensemble dans un monde devenu interdépendant et limité. L'idée est simple : les sociétés humaines devront apprendre à rivaliser, à innover et à se transformer sans abimer le vivant.
La technologie doit rester un outil du lien
Or, la révolution numérique tend parfois à oublier cette dimension relationnelle du monde humain.
Le philosophe Ivan Illich, dès les années 1970, mettait en garde contre des technologies qui finissent par déposséder les individus de leur autonomie. Il appelait au contraire à des outils conviviaux : des technologies qui renforcent la capacité d'agir des humains au lieu de les rendre dépendants de systèmes techniques qu'ils ne maîtrisent plus. En ce sens, certaines technologies contemporaines - comme les réseaux sociaux - peuvent aussi jouer un rôle positif lorsqu'elles recréent des ponts entre familles dispersées, amis éloignés et communautés éclatées par la mobilité du monde moderne.
L'intelligence artificielle pose aujourd'hui exactement cette question : serons-nous capables d'en faire un outil convivial ? La génération qui vient ne cherchera peut-être pas à fusionner avec la machine. Elle pourrait, au contraire, choisir de poser une limite. De dire simplement : «laisse-moi tranquille» comme le conclut le court métrage Si ChatGPT était un employé.
Comme le rappelle le neuroscientifique António Damásio, l'intelligence humaine est celle du vivant : elle naît de l'interaction entre le cerveau, le corps et les émotions. Les machines peuvent calculer et apprendre ; elles ne ressentent pas. On pourrait croire que cette frontière finira par disparaître. Mais l'histoire des techniques nous enseigne autre chose. L'avion a été inventé en observant l'oiseau, dans une volonté d'imitation du vivant. Pourtant, jamais il ne l'a remplacé. Il en reproduit la fonction - voler - sans en partager la nature.
De la même manière, l'intelligence artificielle pourra imiter certaines fonctions humaines, parfois même les dépasser, sans jamais accéder à ce qui fait notre condition : être un vivant. Car là où la machine calcule, le vivant éprouve ; là où elle simule, nous expérimentons. La différence n'est pas de degré, mais de nature. C'est peut-être là que réside notre véritable singularité : la capacité de sentir... et de choisir.
Il y a un mois à Maurice, le festival du Philharmonia Orchestra a offert une illustration saisissante de cette réalité. Sous la direction du chef d'orchestre Alexandre Bloch, des dizaines de musiciens - parmi les meilleurs au monde - ont interprété ensemble des oeuvres majeures du répertoire, de Beethoven à Mozart, dans une harmonie collective d'une précision et d'une intensité remarquables.
Oui, la technologie peut aujourd'hui simuler un orchestre. Oui, elle peut reproduire une partition. Mais elle ne peut pas recréer : la respiration collective, l'écoute mutuelle, la tension vivante entre les musiciens, ni l'émotion partagée avec le public.
Même le Philharmonia, pourtant pionnier des expériences immersives et de la réalité virtuelle, continue de placer le concert vivant au coeur de son projet artistique. L'alternative n'est donc pas celle que l'on nous présente. Il ne s'agit pas simplement de «travailler avec les machines ou disparaître». Il s'agit de décider comment nous voulons vivre avec elles.
À l'Agence française de développement (AFD), nous sommes attentifs à cette dimension. Nous veillons à ce que l'intelligence artificielle soit inclusive et qu'elle facilite la création de plateformes permettant de donner la parole aux acteurs qui portent des solutions sur le terrain. Notre soutien au ministère de l'environnement pour sa plateforme pour l'Environnement va dans ce sens. Le futur ne sera pas uniquement technologique. Il sera fait de choix profondément humains.