Burkina Faso: Dr Daniel Valea - « L'usage excessif des antibiotiques constitue un facteur majeur de la résistance antimicrobienne »

interview

Dr Daniel Valea est chercheur à l'Unité de recherche clinique de Nanoro (URCN). Problème de santé publique majeur, il nous révèle dans cette interview accordée à Sidwaya, les causes, conséquences...de la Résistance antimicrobienne (RAM). Egalement, le chercheur nous parle des conclusions de son étude sur la RAM et des solutions pour y remédier.

Qu'entend-on par résistance antimicrobienne ?

La Résistance antimicrobienne (RAM) est le phénomène par lequel des microorganismes (bactéries, virus, champignons ou parasites) ne répondent plus aux médicaments auxquels ils étaient auparavant sensibles. Cela rend les infections plus difficiles, voire impossibles à traiter, augmentant ainsi la propagation des maladies, leur gravité et le risque de décès. Lorsque la Résistance aux antimicrobiens (RAM) désigne spécifiquement la résistance des bactéries aux antibiotiques, on parle de résistance aux antibiotiques.

Qu'est ce qui peut expliquer la survenue de cette résistance aux antimicrobiens ?

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La résistance trouve son origine dans des mutations chromosomiques, résultant d'erreurs spontanées lors de la réplication de l'ADN. Toutefois, la pression sélective exercée par l'usage inapproprié et excessif des antibiotiques favorise fortement la sélection de ces souches résistantes, conduisant à leur prédominance. Par ailleurs, le matériel génétique conférant la résistance peut être transmis d'une bactérie mère à une bactérie fille, un mécanisme qualifié de transmission verticale. Cette transmission peut également être horizontale, par transfert direct de matériel génétique d'une bactérie résistante vers une autre, indépendamment de tout lien de parenté entre les deux

Chez l'Homme quelles peuvent être les causes de cette capacité des microbes à résister aux médicaments censés les tuer ou les contrôler ?

Comme déjà mentionné dans notre réponse précédente, l'usage inapproprié et excessif des antibiotiques constituent un facteur majeur, mais les mauvaises conditions d'hygiène jouent également un rôle déterminant dans la transmission des bactéries résistantes.

Ce point mérite une attention particulière, car en l'absence de conditions d'hygiène adéquates, une personne peut être colonisée ou infectée par une bactérie résistante, même sans avoir jamais pris d'antibiotiques. Ce qui fait que la lutte contre la résistance antimicrobienne doit donc être envisagée davantage à l'échelle communautaire qu'individuelle.

La résistance antimicrobienne est -elle grave pour la santé humaine et pourquoi ?

Oui, c'est l'une des plus grandes menaces pour la santé publique mondiale. Par exemple en 2021, la RAM bactérienne a été associée à environ 4,71 millions de décès dans le monde. Elle entraîne une augmentation des coûts de santé et une mortalité élevée due à l'échec des traitements standards.

De façon générale quelle est la situation au Burkina Faso ?

Il faut noter qu'il y a eu une croissance des infections dues aux bactéries résistantes ces dix dernières années. Cela a été observé dans le district sanitaire de Nanoro, mais aussi à travers les chiffres rapportés par les hôpitaux des grandes villes telles que Ouagadougou et Bobo-Dioulasso.

Vous et votre équipe de l'Unité de recherche clinique de Nanoro (URCN) aviez mené une étude sur la résistance antimicrobienne en rural au Burkina précisément à Nanoro. Pourquoi cette localité ?

Il convient de souligner que le contexte rural a été très peu exploré dans ce type d'études, ce qui a motivé le choix du site de Nanoro. Par ailleurs, les plateformes mises à disposition par l'unité de recherche clinique nous ont permis d'atteindre les objectifs escomptés, notamment grâce à une base d'échantillonnage exhaustive pour la sélection aléatoire des participants via son système de surveillance démographique et de santé, un laboratoire de microbiologie disposant d'une équipe expérimentée dans ce type de travaux, ainsi qu'une équipe pluridisciplinaire composée d'épidémiologistes, de biologistes et de spécialistes des sciences sociales.

Quelle a été la période de l'étude et personnes concernées (nombre, âge, sexe) ?

L'étude a été conduite entre mai 2021 et mai 2022 et a porté sur des personnes de tous âges, sans distinction de sexe.

Quelles sont les conclusions auxquelles vous êtes parvenus au terme de vos recherches ?

Une forte prévalence (plus de 61 %) de la colonisation par des bactéries résistantes (Escherichia coli et Klebsiella pneumoniae productrices de bêta-lactamases à spectre étendu) a été observée. Cette colonisation est significativement plus élevée lorsque les conditions d'hygiène ne sont pas réunies. Elle constitue ainsi un important réservoir favorisant les infections acquises dans la communauté par des souches bactériennes d'emblée résistantes, donc difficiles à traiter. L'ampleur de ce réservoir pourrait expliquer l'augmentation observée au cours des dix dernières années de ce type d'infections.

Selon vos résultats, 61 % des personnes portent ces bactéries résistantes. Qu'est ce qui peut expliquer cette proportion aussi élevée ?

L'utilisation excessive et inappropriée des antibiotiques a favorisé la sélection de ces souches bactériennes résistantes (Cette utilisation inadaptée des antibiotiques a été mise en évidence dans une autre étude que nous avions menée dans la même zone de Nanoro https://academic.oup.com/jac/article/79/10/2534/7720778?login=false. A cette utilisation inappropriée se sont ajoutées des conditions d'hygiène insuffisantes qui ont facilité la transmission et conduit à la forte prévalence de colonisation que nous observons.

Selon l'étude, ce niveau est trois fois plus élevé que celui qui avait été observé, il y a dix ans à Bobo-Dioulasso et bien plus élevé qu'en Europe. Comment est-on arrivé à cette situation ?

En Europe, les taux relativement faibles (3,7 % à 7,3 %) pourraient s'expliquer par une réglementation stricte de l'utilisation des antibiotiques ainsi que par de meilleures infrastructures d'assainissement. Dans nos contextes, le problème est d'origine multifactorielle et associe l'augmentation de l'usage des antibiotiques, facilitée par leur vente libre sans prescription préalable, le manque d'outils d'aide au diagnostic pour optimiser la prescription dans les centres de santé, ainsi que les conditions d'hygiène prévalentes.

Aussi, selon l'étude, plus de 65 % de ces bactéries sont également résistantes même à la ciprofloxacine, réduisant davantage les options thérapeutiques par voie orale de certaines pathologies assez courantes comme les infections urinaires. Pourquoi, cette résistance à ce médicament et la difficulté de traiter les infections urinaires ?

Les gènes de résistance aux bêta-lactamines que nous avons identifié étaient presque tous portés par des plasmides (qui sont de petites molécules d'ADN circulaire). Le plus souvent, ces plasmides qui portent ces gènes de résistance au bêta-lactamines portent concomitamment d'autres gènes de résistance, comme ceux de la résistance aux fluoroquinolones (les fluoroquinolones sont considérées comme les antibiotiques de choix pour le traitement des infections urinaires). Cette co-localisation confère aux bactéries une capacité de multirésistance, c'est-à-dire une résistance simultanée à plusieurs classes d'antibiotiques, limitant ainsi considérablement les options thérapeutiques disponibles.

Outres les infections urinaires, quelles sont les autres pathologies dont les options thérapeutiques sont-elles réduites par ces bactéries ?

Outre les infections urinaires, on retrouve également les infections du tractus digestif et les sepsis. Il convient de souligner que Escherichia coli et Klebsiella pneumoniae figurent parmi les principales causes de sepsis et de mortalité associée à la résistance aux antimicrobiens.

Peut-on dire que ces résultats de Nanoro reflètent la réalité de cette résistance aux antimicrobiens dans plusieurs localités du pays ?

Nous pensons que les comportements de recours aux soins entraînant la prise d'antibiotiques, ainsi que les conditions et pratiques d'hygiène, peuvent légèrement différer entre les milieux urbain et rural. Cependant, l'assainissement légèrement meilleur en milieu urbain pourrait être compensé par une utilisation plus élevée des antibiotiques (plus grande disponibilité des points de vente favorisant l'automédication, une pression de demande d'antibiotique plus forte des patients sur les professionnels de santé, ...) Ce qui pourrait expliquer que des taux similaires soient observés si une étude comparative était menée.

Selon l'étude, toujours plus de 6 personnes sur 10, pourtant en bonne santé, portent dans leur intestin des bactéries très résistantes aux antibiotiques. Au regard de ce résultat, chaque citoyen bien qu'étant dans des localités diverses ne doit-il pas craindre pour sa santé ?

Comme indiqué précédemment, les contextes sont globalement similaires dans les zones rurales du Burkina Faso et présentent quelques différences en milieu urbain, sans toutefois exclure une probabilité élevée de colonisation dans ces environnements également. Il apparaît donc nécessaire d'adopter des comportements responsables afin de limiter la propagation et de réduire l'ampleur de ce réservoir.

Au regard de ces chiffres alarmants, doit-on se méfier ou modérer la prise des antibiotiques dans les traitements médicamenteux ?

Absolument. Il est essentiel de réduire la pression de sélection, d'une part en limitant l'automédication et, d'autre part, en améliorant les outils diagnostiques dans nos centres de santé. Cela permettra de mieux distinguer les infections d'origine bactérienne probable de celles qui ne le sont pas, conduisant ainsi à une prescription plus optimale par les agents de santé.

Alors qu'est-ce que l'étude recommande pour éviter cette résistance et préserver davantage la santé humaine ?

Pour éviter cette résistance, il faut réglementer strictement la vente des antibiotiques, ce qui réduira considérablement l'automédication. Il faut doter nos centres de santé d'outils d'aide au diagnostic et former nos agents de santé au diagnostic différentiel (distinguer virus et bactéries) pour éviter les prescriptions non nécessaires. Il faut améliorer l'hygiène et l'assainissement et mettre en place une surveillance régulière afin de suivre l'évolution de la résistance aux antimicrobiens au sein de la communauté et des établissements de santé. Cette surveillance permettrait d'orienter des interventions rapides et ciblées pour en limiter la propagation.

Un message à la population pour éviter les conséquences néfastes de cette résistance antimicrobienne pour la santé humaine ?

D.V : Il convient de noter que les personnes colonisées sont plus susceptibles de développer des infections dues à ces bactéries résistantes que celles qui ne le sont pas. Afin de prévenir cette colonisation, il est essentiel d'adopter des comportements responsables, tant en matière d'utilisation des antibiotiques que de pratiques d'hygiène, comme indiqué précédemment.

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