Cameroun: Prorogation des députés, défaite présidentielle et le projet de dévolution dynastique

Le mandat des députés est prorogé jusqu'en décembre 2026. Officiellement pour des raisons budgétaires. Officieusement, le pouvoir évite des législatives qu'il ne maîtrise plus. Le contexte a changé : la présidentielle de 2025 a accouché d'une défaite monumentale, même maquillée par le conseil constitutionnel.

Le peuple camerounais attendait le renouveau des urnes. Le verdict est tombé, froid comme une sentence. Non pas celui du scrutin présidentiel, mais celui d'une Assemblée qui prolonge son propre mandat pour la deuxième fois consécutive. Jusqu'en décembre 2026. La montre de la démocratie est à nouveau sur "pause".

Une élection présidentielle qui a changé la donne

L'élection présidentielle de 2025 est passée. Mais elle a laissé une cicatrice profonde. Paul Biya, officiellement désigné vainqueur par le conseil constitutionnel, a en réalité essuyé une défaite monumentale dans les urnes. La machinerie électorale a fonctionné, le résultat officiel a été proclamé. Pourtant, dans les faits, le rapport de force s'est inversé.

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C'est dans ce contexte de vulnérabilité inédite que le régime a actionné la prorogation du mandat des députés. L'argument officiel "calendrier surchargé", "contraintes budgétaires" ne tient pas face à l'urgence politique réelle. L'enjeu n'est plus de préparer une présidentielle. Il est d'empêcher des législatives qui pourraient achever ce qu'a commencé le scrutin de 2025.

Les causes d'un verrouillage politique

Le calcul est simple. Des élections législatives aujourd'hui, dans une Assemblée dont le mandat a déjà été prorogé deux fois, seraient un scrutin à haut risque. L'opposition, galvanisée par la "défaite" de 2025, pourrait y remporter une majorité. Ou du moins une présence suffisante pour bloquer l'étape suivante : la modification constitutionnelle.

Car derrière la prorogation du mandat des députés se cache un projet plus vaste. La dévolution dynastique du pouvoir ne peut se faire sans une révision de la Constitution. Et cette révision exige une Assemblée docile. En gelant le corps législatif actuel, le pouvoir s'assure de conserver une chambre acquise à ses projets, le temps de faire passer les réformes nécessaires.

L'article 15 au service d'une stratégie de succession

L'article 15 de la Constitution, censé répondre à des crises graves, est devenu l'outil d'une transition silencieuse. L'urgence n'est plus électorale. Elle est dynastique.

L'honorable Jean-Michel Nintcheu avait mis le feu aux poudres en plénière : "Des députés dont le mandat a été prorogé deux fois de suite n'ont plus aucune légitimité." Cette phrase résonne aujourd'hui avec une acuité nouvelle. Ces mêmes députés, sans mandat populaire récent, pourraient être appelés à voter une révision constitutionnelle qui changerait la nature du régime.

Le mécanisme est limpide : en repoussant les législatives après la présidentielle, le régime avait déjà privé l'opposition de ses relais locaux pour les parrainages. Aujourd'hui, en prolongeant encore le mandat, il neutralise toute possibilité que le rapport de forces à l'Assemblée reflète la réalité du terrain. Les figures comme Maurice Kamto, Adamou Koupit ou Akere Muna l'avaient anticipé : le Cameroun s'enfonce dans une zone de turbulences juridiques où la Constitution est tordue pour servir une stratégie de survie.

Après la présidentielle, la bataille pour la révision constitutionnelle

À court terme, l'Assemblée actuelle, prorogée jusqu'en 2026, devra se prononcer sur des réformes majeures. Le projet de dévolution dynastique suppose une modification des règles de succession, voire un allongement des mandats ou un changement de régime. Si ces réformes passent sans débat populaire, la rupture sera consommée.

À long terme, le coût est celui de la légitimité. Comment un régime peut-il prétendre représenter le peuple quand il s'interdit lui-même les élections législatives après une présidentielle qu'il a lui-même eu du mal à contrôler ? La frustration sociale, contenue jusqu'ici, risque de trouver des exutoires imprévisibles.

Le gouvernement invoque la stabilité. Mais peut-on stabiliser un régime en suspendant indéfiniment le suffrage universel pour ses propres assemblées ? La prorogation n'est pas une fin en soi. Elle est le sas avant une réforme constitutionnelle qui pourrait verrouiller le pouvoir pour une génération. Le peuple camerounais a montré dans les urnes qu'il n'était pas résigné. La question est désormais : jusqu'où ira le pouvoir pour ne pas entendre ce message ?

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