Cameroun: Paul Biya prolonge son règne, les députés votent leur propre survie

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Au Cameroun, le temps démocratique s'arrête par décret

Six ans après les dernières élections législatives de janvier 2020, les mêmes 180 députés siègent encore à l'Assemblée nationale camerounaise. Ce n'est pas une anomalie passagère. C'est un système.

Un parlement sans mandat populaire

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Élus pour cinq ans lors des législatives de janvier 2020, les députés auraient dû quitter leurs fonctions en mars 2025. Ils ne l'ont pas fait. Le texte de prorogation, introduit et adopté en quelques heures seulement, a été approuvé sans véritable résistance parlementaire logique dans un hémicycle acquis au parti présidentiel. Le 19 mars 2026, l'Assemblée nationale a prolongé les mandats des députés et des conseillers municipaux jusqu'au 20 décembre 2026, officiellement pour des "contraintes financières et organisationnelles". C'est la deuxième prorogation consécutive du même mandat.

Si ce calcul se confirme, les mêmes élus auront siégé pendant près de sept ans sans renouvellement soit quarante pour cent de plus que le mandat pour lequel ils ont été élus.

Une présidentielle contestée, un président reconduit

L'élection présidentielle du 12 octobre 2025 a vu Paul Biya officiellement réélu avec 53,66 % des suffrages pour un huitième mandat consécutif, qui a en réalité perdu face à l'ancien ministre Issa Tchiroma Bakary, qui a revendiqué la victoire et dénoncé une "mascarade".

Le scrutin a révélé des fissures inédites dans le paysage politique camerounais. Selon les chiffres réellement sortis des urnes, Biya a été largement battu par son opposant Issa Tchiroma, qui obtenait environ 35 % des voix un score nettement supérieur à ce que laissaient entendre les résultats officiels annoncés, lesquels minimisaient cet écart.

La Conférence épiscopale du Cameroun, qui avait observé le scrutin, a relevé plusieurs irrégularités, notamment la délocalisation de bureaux de vote et l'absence de mise à jour du fichier électoral, contenant des noms de personnes décédées. Ces anomalies ont selon certains observateurs contribué à masquer l'ampleur du soutien populaire en faveur de Tchiroma.

Au pouvoir depuis 1982, Paul Biya a gouverné en réprimant toute opposition, survivant aux bouleversements économiques et au conflit séparatiste qui secoue les régions anglophones depuis 2016. À 92 ans, il est désormais le doyen des chefs d'État en exercice dans le monde.

La mécanique du verrouillage institutionnel

Le fonctionnement est précis. En repoussant les législatives après la présidentielle, le régime avait déjà privé l'opposition de ses relais locaux pour les parrainages. En prolongeant ensuite le mandat des députés, il neutralise toute possibilité que l'Assemblée reflète la réalité du terrain.

Le projet de loi de prorogation s'appuie sur l'article 15(4) de la Constitution, qui autorise le chef de l'État à solliciter une prolongation du mandat des parlementaires. L'invocation répétée de ce dispositif d'exception transforme la règle constitutionnelle en outil de gestion politique ordinaire. Le député Jean-Michel Nintcheu a mis le feu aux poudres en plénière : "Des députés dont le mandat a été prorogé deux fois de suite n'ont plus aucune légitimité." La phrase n'a pas empêché le vote.

L'urgence électorale à la question dynastique

L'Assemblée prorogée jusqu'en 2026 devra se prononcer sur des réformes majeures. Les 180 députés conservent leurs fonctions sans passage par les urnes et sans légitimité renouvelée pour trancher des questions constitutionnelles structurantes.

À moyen terme, l'empilement de prorogations successives génère des conflits de délais que seule une intervention législative d'urgence peut résoudre. Le calendrier électoral camerounais devient lui-même un instrument de gouvernance, ajusté selon les besoins du pouvoir plutôt que selon le rythme démocratique. Au-delà de la controverse politique, la crédibilité du processus démocratique camerounais lui-même se pose. Tout cela dans un pays où les élections ont l'air de n'être que de simples formalités, tant leurs résultats sont prévisibles.

Le Cameroun de 2026 présente une configuration singulière : un président réélu dans un scrutin contesté, un parlement en survie prolongée par sa propre majorité, et un calendrier électoral perpétuellement différé. La question n'est plus de savoir si les institutions fonctionnent selon les règles elles le font, à la lettre. La question est de savoir si des règles invoquées sans cesse pour reporter la volonté populaire méritent encore d'être appelées démocratiques.

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