Sénégal: Diomaye Faye-Sonko, deux ans de pouvoir

Focus Sahel Plus. Le 24 mars 2024, le Pastef remportait la présidentielle. Deux ans après, le duo Diomaye Faye-Ousmane Sonko se transforme en duel au sommet de l'État.

Le 24 mars 2024, se décidait l'avenir politique du Sénégal. Ce jour-là, une élection présidentielle mouvementée se termine par la victoire de Bassirou Diomaye Faye, devenu candidat uniquement parce que le leader de son parti, Ousmane Sonko, n'a pas pu se présenter.

La fraîcheur des débuts a laissé place à une relation difficile entre les deux hommes, avec une lutte de pouvoir qui se dessine au sommet de l'Etat.

Et pendant ce temps, que dire de la jeunesse qui avait massivement voté pour ce ticket dans l'espoir d'un renouveau ? De nombreux jeunes, surtout dans le milieu universitaire, ne cachent pas leur déception deux ans après l'avènement au pouvoir du Pastef, le parti présidentiel.

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Dans un pays où 75% de la population a moins de 35 ans, la jeunesse a massivement contribué en mars 2024, à porter le Pastef au pouvoir sur la promesse d'une rupture avec l'ancien système.

Mais, ces derniers mois, l'emblématique Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD), qui accueille des dizaines de milliers d'étudiants, et d'autres campus dans le pays, ont été secoués par des mouvements de protestation d'étudiants. Des étudiants qui réclament notamment régulièrement le règlement d'arriérés de bourse et l'amélioration de leurs conditions de vie.

Bref, pour ces jeunes, comme pour la plupart des Sénégalais, les promesses électorales se font toujours attendre.

"Il y a des efforts qui ont été consentis pour améliorer le pouvoir d'achat des Sénégalais avec la baisse des prix de certains produits de première nécessité, mais cela n'est pas suffisant car la vie est encore très chère. Il y a les bouillonnements sur le plan social avec les menaces de grèves. L'exemple de l'université est édifiant sur les difficultés que le gouvernement traverse. Le gouvernement n'a pas beaucoup de solutions pour faire face à ces situations, y compris le problème des étudiants", explique Moussa Diaw, enseignant-chercheur en sciences politiques, spécialiste en relations internationales.

Difficultés économiques

Le pays est confronté à une situation économique préoccupante, avec une dette abyssale. Une dette du secteur public et parapublic estimée provisoirement à 132 % du PIB, fin 2024, selon le FMI. Les autorités au pouvoir accusent le précédent pouvoir d'avoir dissimulé les vrais chiffres des indicateurs-clés comme la dette publique et le déficit budgétaire.

"Il y a un passif économique de l'ancien système qu'ils ont découvert. Il y a un déficit, les dettes sont abyssales et l'Etat n'a pas suffisamment de ressources pour payer ses dettes. L'autre difficulté majeure, ce sont les difficultés dans les négociations avec le FMI pour obtenir des prêts. Le FMI avait proposé un plan d'ajustement que le pouvoir n'a pas voulu et s'est donc tourné vers les pays arabes, des pays du Golfe pour obtenir des financements", estime Moussa Diaw,

Pour gérer cette dure réalité, le gouvernement a ainsi imposé des taxes sur des produits comme le tabac, l'alcool ou les jeux de hasard, ainsi que sur les transferts d'argent numériques très utilisés dans le pays.

Bonne gouvernance

En matière de lutte contre la corruption par exemple, il y a eu l'activation du pool judiciaire financière, le 10 août 2024. Il s'agit d'une structure spécialisée de lutte contre la délinquance économique et financière. En sept mois, cette instance a traité près de 300 dossiers, arrêté plus de 200 personnes et recouvré quelques 15 milliards de FCFA.

Pour Moussa Diaw, "il y a des efforts qui ont été faits dans le domaine de la gouvernance. On a plus de transparence, plus de visibilité, une gestion rationnelle des ressources. On n'est plus dans une situation où on distribuait de l'argent ou on détournait. Il y a un frein à ce niveau. Il n'y a plus de clientélisme politique : prendre de l'argent du contribuable pour le distribuer et obtenir une clientèle politique."

Le Sénégal a par ailleurs été retiré en octobre 2024 de la liste grise du GAFI, sur laquelle le pays figurait depuis 2021. Une liste qui recense les pays sous surveillance renforcée en matière de lutte contre le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme.

Le choc des ambitions

Le fait politique majeur de ces deux ans de pouvoir reste la dégradation du duo Diomaye Faye-Ousmane Sonko. Certains parlent désormais de duel. En relançant la Coalition "Diomaye Président" lors de son assemblée générale du 7 mars 2026, le président sénégalais a semblé donné la réplique à son Premier ministre, qui renforce chaque jour, son emprise sur le Pastef, le parti présidentiel.

Les deux hommes disposent désormais de leurs propres instruments politiques : Ousmane Sonko garde la main sur la présidence du Pastef, tandis que le président Diomaye Faye s'appuie sur la Coalition "Diomaye Président". Et au sein de certaines institutions, notamment l'Assemblée nationale, la fracture est visible selon le chercheur Pape Ibrahima Kane.

"Il y a deux camps qui utilisent tous les moyens pour se positionner et guetter toutes opportunités pour faire mal à l'autre. Les insultes fûsent de partout. On a vu récemment un député soutient du Premier ministre, insulter le Président de la république sans que le président de l'Assemblée nationale réagissse. Lors des conseils de ministres le président utilise ses pouvoirs contre les partisans de l'autre camp pour les demettre de leurs fonctions."

Le duo, jusqu'à quand ?

Le duo peut-il tenir longtemps ? C'est l'une des grandes interrogations qui se posent. Pour le chercheur Pape Ibrahima Kane

"Le duo peut-il tenir jusqu'à la prochaine présidentielle ? On en doute parce qu'il y a des écheánces l'année prochaine avec les élections locales et tous les deux camps se mobilisent. On ne sait pas si le président Diomaye va proposer des candidats contre le camp de Sonko. Sonko vient de dire que le 6 juin, il y aura un congrès du Pastef et beaucoup pensent que le congrès va décider que le président Diomalye Faye ne fait plus partie du Pastef alors que du côté de Diomaye, son mouvement "Diomaye Président se réorganise pour s'implanter sur tout le territoire."

Finalement, on n'assiste à un scénario qui était très prévisible. Vu les circonstances dans lesquelles le président a été élu, comme un peu un porte-drapeau d'Ousmane Sonko. Qui, lui, a fondé le Pastef, et dont on connaît la forte personnalité. En somme, qui imaginait qu'Ousmane Sonko abandonne ses ambitions pour se ranger complètement derrière Bassirou Diomaye Faye ?

Ousmane Sonko a toujours été la figure charismatique du Pastef. S'il a été empêché, en 2024, pour des raisons judiciaires, de se présenter à l'élection présidentielle, il a sans doute l'ambition de ne pas rater le rendez-vous de 2029.

Mais pour les analystes que nous avons joints, pour l'intérêt du Sénégal et face à la crise économique qui affecte le pays, mais aussi face à la menace djihadiste, les deux hommes gagneraient à mettre de côté, pour l'instant, leurs ambitions personnelles.

Un conflit durable au sommet de l'État peut produire un ralentissement de l'action publique, une perte de lisibilité politique et une fragilisation de l'appareil administratif. On le voit déjà. Le président Diomaye Faye entend discuter avec le FMI pour relancer l'économie, Sonko ne veut pas de plan de redressement de la part de cette institution.

Droits de l'Homme

Le Sénégal a fait la une récemment après le renforcement de la criminalisation de l'homosexualité. Là, les réactions indignées sont mêmes venues des Nations unies.

C'est un texte qui a été adopté, le 11 mars, par l'Assemblée nationale sénégalaise. La mesure la plus emblématique de la nouvelle loi prévoit de punir les "actes contre nature" de cinq à dix ans de prison, contre un à cinq ans auparavant.

Le chef des droits de l'homme de l'Onu, Volker Türk, a estimé que l'adoption de cette nouvelle loi était "profondément préoccupante". "Elle va à l'encontre des droits humains sacrosaints dont nous jouissons tous : les droits au respect, à la dignité, à la vie privée, à l'égalité, ainsi que les libertés d'expression, d'association et de réunion pacifique", a dit Volker Türk. Il a exhorté le président sénégalais à ne pas promulguer cette loi.

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