Sénégal: Être fils de Thione Seck est et restera un fardeau

29 Mars 2026
interview

Figure majeure de la musique sénégalais contemporaine, Wally Seck s'est imposé, au fil des années, comme l'un des artistes les plus influents de sa génération. Entre héritage et modernité, le fils de Thione Seck a su tracer sa propre voie, façonnant un mbalax à son image : ouvert, hybride et résolument ancré dans son époque. Porté par une popularité exceptionnelle et une relation fusionnelle avec son public, il multiplie les projets, les collaborations et les expériences sonores.

Dans cet entretien, l'artiste revient en profondeur sur ces dernières productions, son processus de création, ainsi que sur les choix artistiques qui jalonnent son parcours. Il évoque également les enjeux de l'industrie musicale, son regard sur l'évolution du Mbalax et les responsabilités qui accompagnent son statut de figure de proue. En,tre confidence et prises de position, Wally Seck se livre sans détour sur sa trajectoire, ses ambitions et la vision qui guide aujourd'hui son OEuvre.

Vous avez grandi dans une famille de griots et dans l'ombre d'un père légendaire comme Thione Seck. Comment cette histoire influence-t-elle encore votre musique aujourd'hui ? Être fils de Thione Seck est et restera un fardeau. Le contexte a fait que j'ai toujours voulu tendre vers la perfection, un peu comme à l'image de mon père ; même si on sait que la perfection n'est pas de ce monde. Être son fils m'a poussé alors à travailler sans relâche ; car avant même de parler des fans, mon souhait a toujours été de le rendre fier de moi.

Avant la musique, vous rêviez de devenir footballeur. Comment cette phase de votre vie vous a- t-elle façonné ?

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Cette phase de ma vie a fait de moi le Wally tenace que je suis devenu. Le football et la musique sont deux mondes que tout oppose. J'ai dû faire une reconversion alors que je n'avais pas une véritable expérience dans la musique. J'étais un footballeur talentueux, mais également un passionné de musique. C'était loin d'être évident, mais je me suis armé de passion et de détermination pour me prouver que c'était possible d'y arriver.

Votre premier grand succès « Bo-Dioudo » a lancé votre carrière il y a plus d'une décennie. Que diriez-vous à l'artiste que vous étiez à ce moment-là ?

Je dirai à cet artiste que la patience est la mère de toutes les vertus. À un certain âge, on déborde de fougue et cela te pousse parfois à danser plus vite que la musique. Les années se sont succédé, et depuis « Bo-Dioudo », j'avance à mon rythme. Je me tue à la tâche pour être au moins constant dans mon travail et pour ne pas décevoir les mélomanes. C'est ce que je m'évertue à faire durant toutes ces années ; mais à mon rythme. Et je pense qu'aujourd'hui, cela porte ses fruits.

Votre musique mélange aujourd'hui mbalax traditionnel et sonorités plus modernes. Comment définissez-vous votre identité musicale ?

Je suis plutôt dans de l'Afropop. Bien entendu, j'ai toujours cette signature de mbalax traditionnel comme vous dites ; car en tant que Sénégalais, cela reste notre identité de souche. La musique, tout comme la mode, est à tendance évolutive. Et afin de toujours garder cette notion de constance dans mon travail, je m'aligne aux tendances du moment et en y ajoutant ma touche ; ma signature. Je me régale en le faisant et je constate que cela fait également des heureux. (Rires)

On dit que vos percussions sont plus « groove » et plus lourdes que celles de votre père. Est-ce un choix conscient d'aller vers un son plus contemporain ?

Juste parce que je suis le fils de Thione Seck (que la terre lui soit légère), je ne devais surtout pas tout faire comme lui. Ceux qui me suivent depuis mes débuts ont constaté que ma musique a progressivement changé. C'était un choix à faire, car j'étais à la quête d'une identité. Le but n'a jamais été de reprendre ou de rester dans le style de mon père. Donc oui, c'est un choix conscient.

Quelle place accordez-vous au texte par rapport à la rythmique dans vos compositions ?

La place accordée au texte dépend de l'intention. Je m'explique. Si le message est central, le texte domine et le rythmique se fait discret, au service de la clarté. Si l'ambiance ou l'énergie prime, la rythmique prend le dessus et le texte se réduit dans ce cas à des fragments. C'est le cas dans la plupart des compositions qui sont rejouées lors de mes soirées ou concerts. En gros, j'essaie de rester dans l'équilibre des deux.

« On It » est une performance d'une heure intégrant plusieurs titres. Comment avez-vous structuré ce spectacle pour maintenir l'énergie du début à la fin ?

La structuration de ce spectacle a été faite par Eumeudy Badiane qui a su libérer sa fibre artistique, je l'en remercie. Nous avons voulu raconter une histoire en traitant de sujets divers de la vie. Le choix de la tenue, des couleurs, tout a été réfléchi pour garder une certaine cohérence dans ce qu'on voulait raconter. Rien n'était fortuit. Dans le fond, c'est la même énergie présente dans tous mes spectacles, qui a été déployée pour le projet « On It ». Il fallait alors mettre la forme afin de captiver le public et le tenir en haleine jusqu'à la fin du spectacle.

La mise en scène scénique occupe une grande place dans « On It ». Quel rôle accordez-vous à l'image et à la chorégraphie dans votre performance ?

Pour moi, un spectacle doit être vendeur, il doit faire rêver. C'était l'objectif avec le projet « On It ». C'est pour cela nous avons mis tout en œuvre pour avoir une scène qui répond aux normes internationales. La chorégraphie est une traduction corporelle du rythme. Les mouvements amplifient l'énergie. Et c'est justement ce qui fait qu'un spectacle ne se noie pas dans la monotonie. Vous comprendrez par là que la chorégraphie et l'image jouent un rôle essentiel dans ce type de performance pour marquer les esprits.

Vous avez parlé de conquérir le monde et de porter votre musique au-delà du Sénégal. Quelle est votre stratégie pour séduire d'autres publics, notamment en Europe et en Afrique ?

Il faudra de l'adaptation et de l'adaptabilité. L'idée n'est pas de gommer ses racines, mais de les mettre en valeur tout en créant des ponts avec d'autres cultures, d'autres sonorités. Pour le reste, wait and see. (Rires)

Pensez-vous que la musique sénégalaise peut devenir un phénomène mondial comme d'autres courants afro-urbains ?

Je pense que oui. Certains nous parleraient de barrière de la langue. Je ne suis pas forcément de cet avis, car les Nigérians ont réussi à faire de leur musique un phénomène mondial alors qu'ils ne chantaient pas exclusivement en anglais. Certains mixaient avec leur dialecte. On constate la même chose avec les Sud-Africains et l'Amapiano. Avec le même mode opératoire et une identité musicale forte exportable aux quatre coins du monde, nous pourrons faire de la musique sénégalaise un phénomène mondial.

À l'heure du streaming et des réseaux sociaux, comment gérez-vous votre présence digitale pour toucher un public international ?

En ce qui concerne les réseaux sociaux, le plus souvent, je fais accompagner mes posts d'une de mes musiques pour montrer mon identité et faire découvrir ma musique à un étranger qui tomberait sur une de mes publications.

Et en parallèle, cela est comme est une forme de promotion pour le titre que je souhaite mettre en avant. Par ricochet, cela incite les internautes à streamer le son sur les plateformes ou à aller regarder la vidéo. Les plateformes de streaming et les réseaux sociaux offrent une visibilité internationale, mais toucher un public diversifié exige une stratégie fine. Avec mon omniprésence sur toutes les plateformes de streaming, sur quelques réseaux sociaux, et une activité musicale plus ou moins constante, j'arrive à toucher un public international.

À 40 ans, comment percevez-vous votre carrière aujourd'hui par rapport à il y a dix ans ?

À date, je perçois ma carrière comme une carrière avec beaucoup plus de maturité. Je pense que c'est très normal, car j'ai beaucoup appris durant ces dernières années. Par la grâce d'Allah SWT, je vois une nette évolution dans tout : technique de chant, écriture, prestance scénique. Alhamdoulilah !

Comment conciliez-vous vie familiale, pression médiatique et création artistique ?

Certes, l'exercice reste complexe. Parfois avec un peu de recul, je me demande si cela en vaut vraiment la peine. En toute sincérité, la recherche de l'équilibre n'est pas chose aisée. Mais je m'évertue à trouver cet équilibre au quotidien ; et cela malgré tout. Comme tout père et époux, j'aurais aimé passer beaucoup plus de temps avec ma famille, j'aurais aimé que mes enfants et mon épouse n'aient pas à subir les acharnements médiatiques. Mais c'est moi qui ai choisi sciemment d'être artiste. Je dois alors assumer mon choix.

Quels artistes ou styles vous inspirent aujourd'hui, ici ou à l'international ?

Pendant un moment, les styles de Simi et de Chidinma m'ont beaucoup inspiré. En fait, le style afrobeat me parle énormément. Il m'arrive parfois d'être vraiment en roue libre avec ce style (Rires). Je travaille souvent avec le compositeur Akatché - je lui fais un big up au passage ; il m'accompagne dans la recherche de style et il trouve que j'ai beaucoup plus de potentiels avec le style afrobeat, afropop qu'avec le mbalax traditionnel... Cela reste relatif quand même. Je laisserai le public en juger. Je m'essaie parfois au rap, mais c'est un autre sujet. On en reparlera (Rires).

Votre album « Entre nous » est sorti en mars 2025 après une longue attente des fans. Qu'est-ce qui vous a inspiré ce projet à ce moment-là ?

Je ne dirai pas que l'attente a été longue, car en 2023, mon album « I wanna be free » est sorti. Il est paru dans des conditions inespérées et douloureuses avec la perte de ma soeur la veille de la sortie et la perte de ma mère trois mois plus tard. Donc tout ce qui était prévu en termes de communication pour accompagner le projet n'a malheureusement pas été déployé. Il fallait alors relancer la machine et mettre sur le marché un projet aux couleurs locales avec une touche internationale (titres : Je t'aime, Ibrahim, Sama yoon) pour régaler les mélomanes.

« Entre nous » explore de nombreux styles et sonorités, du mbalax traditionnel à des influences Afrobeat modernes. Comment avez-vous trouvé cet équilibre ?

L'orientation du projet était claire depuis le début. Il fallait que ce soit un projet très coloré. J'ai alors pu trouver l'équilibre en collaborant avec des compositeurs aux univers différents. L'idée était que chacun puisse apporter sa touche, son savoir-faire. Et je pense que le succès de cet album réside dans ce choix.

L'album contient plusieurs collaborations (par exemple avec Ngaaka Blindé, Amy Collé Dieng ou Mbaye Dièye Faye). Comment choisissez-vous vos partenaires artistiques ?

Il y a également mon frère Obree Daman. Mes collaborations artistiques sont choisies de façon spontanée, naturelle. Dans un premier temps, le feeling artistique doit passer des deux côtés. Comme je dis souvent, une collaboration ne s'impose pas, elle se sent. C'est important, car c'est cela qui permettra de toucher les coeurs.

Votre album « État d'Esprit » a été certifié disque d'or, tout comme votre single « Confuse » grâce à plus de 5.000 équivalents ventes/streams selon Africa Music & Charts. Qu'est-ce que ces certifications signifient pour vous, artistiquement et personnellement ?

Je remercie au passage l'AMC (Africa Music & Charts) qui a pu mettre en place un projet de cette envergure pour valoriser le travail des artistes africains. Il nous fallait ces certifications, car cela était injuste que des artistes qui performent brillamment dans leur pays et à l'international soient obligés d'attendre une reconnaissance qui ne viendra peut-être jamais.

Artistiquement et personnellement, c'est un soulagement. Un soulagement parce que le travail abattu depuis des années prend maintenant tout son sens grâce à ces certifications. L'AMC se base sur de l'existant, des données et des rapports financiers auxquels il a accès. C'est concret, c'est contrôlable et c'est fiable surtout.

Vous avez remporté le titre de Meilleur Artiste de l'année et Meilleur featuring aux Outside Awards 2025. Comment ces distinctions influencent-elles votre vision de votre carrière ?

Je ne m'y attendais pas. Ces distinctions influencent ma vision d'une façon positive. Je reste convaincu qu'en gardant une certaine constance, les résultats suivent. Je félicite les organisateurs pour tous les moyens déployés. J'espère qu'il en sera de même pour les prochaines éditions.

Vous avez été nominé pour le prix de Meilleur Artiste francophone aux Trace Awards (2025). Quel impact ont ces nominations internationales sur votre ambition de faire rayonner votre musique hors du Sénégal ?

L'impact de ces nominations ne peut être que positif. Ce qui est sûr, c'est que cette nomination a permis à des étrangers de me découvrir, de découvrir ma musique. Et par là, hisser haut les couleurs nationales. J'ose espérer qu'il y en aura d'autres, car ce sont des aubaines qui nous permettent d'exporter ce que nous faisons.

Malgré votre présence aux Trace Awards, vous n'avez pas remporté de trophée. Comment vivez-vous ces défaites face à la concurrence africaine, et qu'est-ce que cela vous inspire pour la suite ?

La présence à cette cérémonie n'était pas pour espérer revenir avec un trophée. J'y suis allé parce qu'en tant que citoyen, je me devais de représenter mon cher Sénégal. Dans tout le pays, j'étais le seul nominé dans cette catégorie ; là où la Côte d'Ivoire en avait deux ou trois. Donc j'avais un devoir à remplir. J'y suis allé, j'ai représenté mon pays, j'ai joué mon titre « Je t'aime » pour la première fois devant des milliers d'étrangers et devant mes confrères artistes.

Et quelques mois plus tard, cela ne m'a pas surpris quand j'ai vu sur les réseaux sociaux une jeune influenceuse rwandaise qui reprenait ma chanson. La musique n'a pas de frontières et cet exemple en est la preuve. La gagnante Josey a naturellement eu un hit qui a plus percé que le mien à l'international. C'est du mérite et je l'en félicite. Cela est une piqûre de rappel par rapport à tout le travail qui nous reste à faire. Nous y arriverons In sha Allah.

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