À l'occasion du mois dédié aux droits des femmes, Amnesty International a inauguré, jeudi 26 mars, une exposition poignante au musée de la Femme Henriette-Bathily sis à la Place du Souvenir Africain. Un cri visuel et textuel, arraché aux silences du Ghana, où des femmes âgées, accusées de sorcellerie, sont reléguées aux marges de l'humanité.
Dans un rapport publié le 14 avril 2024 intitulé « Marquées à vie », Amnesty International alertait sur la situation de centaines de femmes accusées de sorcellerie au Ghana et contraintes de vivre dans des camps informels. L'ONG dénonçait de graves violations des droits humains. Selon ses données, environ 300 femmes, pour la plupart âgées, résident encore dans cinq camps répartis dans le nord du pays : « Là-bas, l'eau manque. La nourriture aussi. Mais ce qui manque le plus, c'est la dignité humaine. »
C'est ce qu'expose exactement, au musée de la Femme Henriette-Bathily, l'organisation à travers des photographies réalisées par ses équipes. Le public y est plongé dans le quotidien de ces femmes, survivantes d'accusations « infondées », vivant dans des conditions extrêmement précaires.
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Il faut franchir le seuil avec précaution. Ici, les images ne se regardent pas. Elles vous fixent, vous happent, vous jugent presque. Dès les premiers pas dans la salle d'exposition, une sensation d'étreinte invisible s'impose, celle d'une douleur ancienne, enracinée et minérale.
Une dizaine de photographies. Elles sont là. Alignées. Immobiles. Pourtant, tout en elles hurle. Leurs visages, burinés par les saisons et les sévices, racontent ce que les mots n'osent plus porter. La peau, sombre et craquelée comme une terre trop longtemps exposée à la brûlure, devient archive. Archive de l'exil. Archive de l'injustice. Archive du soupçon. Ces femmes, venues du Ghana, portent le poids d'une accusation aussi archaïque que persistante : la sorcellerie.
Une violation manifeste et systématique des droits humains
Un décès inexpliqué. Une maladie tenace. Une récolte avortée. Il n'en faut pas plus pour que la sentence tombe, brutale, irrévocable, sans appel. Elles sont désignées. Pointées du doigt. Chassées. Dépossédées de leurs maisons, de leurs liens, parfois même de leurs noms. Vieilles. Veuves. Seules : le triptyque fatal.
Dans cette mécanique implacable, le genre et l'âge deviennent des circonstances aggravantes. Être femme, survivre à son époux, porter les stigmates du temps : autant de preuves, aux yeux de leurs accusateurs, d'une culpabilité invisible mais indiscutable.
En transportant ces récits du Ghana jusqu'au Sénégal, Amnesty International interpelle et fracture l'indifférence. L'exposition, appelée à circuler à travers le pays, s'inscrit dans une volonté de mise en lumière d'un phénomène encore trop souvent relégué aux marges du débat public. Car derrière l'argument du « poids des traditions » se dissimule une réalité autrement plus crue : une violation manifeste et systématique des droits humains. Les murs de la salle deviennent alors des témoins. Des confidents. Des amplificateurs. Chaque affiche est une plaie ouverte.
« L'exposition s'inscrit dans la thématique internationale de cette année : les droits, la justice et l'action pour toutes les femmes et les filles dans le monde », explique Oumy Sya Sadio Sow, juriste de formation et chargée de programme des femmes et de la protection de l'enfance au sein d'Amnesty International.
Et d'ajouter : « Le facteur aggravant réside dans l'absence d'un cadre juridique spécifique. Il n'existe pas, à ce jour, de loi dédiée à la protection des victimes d'accusations de sorcellerie, ce qui laisse perdurer les stéréotypes de genre et les pratiques discriminatoires. »
Ce thème met donc en évidence l'urgence de garantir une égalité juridique réelle et un accès effectif à la justice pour les femmes, quel que soit leur pays. C'est dans cette dynamique qu'Amnesty International a choisi de braquer les projecteurs sur une réalité souvent ignorée : le sort des femmes accusées de sorcellerie au Ghana.
Le regard comme ultime langage
Dans l'expo, ce qui saisit, au-delà des mots, c'est le regard. Un regard frontal. Insoutenable. Ni colère, ni résignation absolue, mais une attente. Une supplique silencieuse adressée à celui qui ose soutenir leurs yeux.
Les témoignages, sobres, dépouillés de toute emphase, accompagnent les images comme des murmures persistants. Ils disent l'exil, la peur, l'abandon. Ils disent aussi, parfois, une forme de survie. Car malgré tout, ces femmes tiennent encore debout. Fragiles, mais debout. Briser le silence, fissurer l'oubli, c'est ça l'objectif de l'expo.
En exposant l'indicible, elle oblige à regarder ce que l'on préfère ignorer. Elle rappelle que certaines violences ne font pas de bruit ou plutôt qu'elles résonnent dans des espaces où personne n'écoute.
À Dakar, le temps d'un vernissage, ces femmes ont traversé les frontières sans bouger. Leurs histoires ont quitté les villages isolés pour se déposer, brutes, dans la conscience collective. Reste à savoir si, au-delà de l'émotion, viendra le sursaut. Car ces regards, désormais, nous regardent.
Avant d'arriver au Sénégal, cette exposition a déjà été présentée au Ghana et en Gambie. Ce parcours illustre une conviction forte : la défense des droits humains ne connaît pas de frontières. Selon la juriste, le choix du Sénégal s'inscrit ainsi dans une volonté d'élargir la sensibilisation à l'échelle sous-régionale. L'objectif est double. Il s'agit d'informer le public et de susciter une prise de conscience collective sur une problématique qui dépasse largement les frontières ghanéennes.
L'exposition vise à « contribuer à une meilleure compréhension des défis auxquels ces femmes sont confrontées », non seulement au Ghana mais aussi dans toute l'Afrique de l'Ouest.
Dans ces camps de « sorcières », les conditions de vie des victimes sont particulièrement difficiles : insécurité, manque d'accès aux services de base, marginalisation sociale. Leur droit à la vie et à la sécurité est constamment menacé. Face à cette situation, Amnesty International appelle les autorités ghanéennes à agir en urgence, notamment en adoptant une loi spécifique pour protéger ces femmes et aligner le pays sur les normes internationales et régionales en matière de droits humains.
Au-delà de la sensibilisation du grand public, cette initiative se veut aussi un plaidoyer. Elle vise à exhorter les autorités à prendre leurs responsabilités face à une problématique profondément enracinée. L'adoption d'un cadre légal adapté apparaît comme une étape essentielle pour mettre fin à ces violences et garantir une protection effective aux victimes.
Après le Musée de la femme, l'exposition sera visible à Mermoz, à l'école IIM, et restera accessible au public jusqu'au 1er avril.