Sénégal: « Le gel des importations a permis de sauver la filière » (2/3)

31 Mars 2026
interview

Le président du Collectif régional des producteurs de banane de Tambacounda, Yahya Mamadou Sall, revient dans cet entretien accordé au journal « Le Soleil » sur l'impact du gel des importations de bananes en fin d'année 2025 (11 septembre - 11 décembre) dans la production et la commercialisation de la banane locale. Ce fils de Mamadou Oumar Sall, surnommé le « roi de la banane » et par ailleurs directeur de la filière agricole du groupe « Yelitare », espère que cette dynamique va permettre de consolider la résilience de la filière et d'être autosuffisant d'ici à 2029.

Comment analysez-vous l'impact sur la filière du gel des importations de bananes décidé par l'État fin 2025 ?

Nous tenons à remercier l'État du Sénégal pour la décision courageuse qui a été prise concernant le gel des importations de bananes. Cette décision a permis de sauver la filière banane.

Nous cultivons de la banane depuis 50 ans, mais on dit toujours que c'est une filière récente. La révolution a eu lieu entre 2023-2024 avec l'introduction des in vitro plants, la modernisation de l'irrigation et l'installation de stations de conditionnement avec un matériel logistique de pointe. Nous avons une banane saine qui tend vers le bio avec des méthodes de culture qui n'utilisent pas des pesticides.

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En 2021, le Sénégal a importé plus de 55 % de ses besoins en banane. Ce chiffre a baissé à moins de 20 % en 2025. Ce qui montre le bond qui a été fait. Cela fut possible grâce à la résilience des producteurs.

Nous avons eu des inondations en 2024 qui ont occasionné plus de 50 % de pertes de notre production. Grâce au soutien de l'État, en 2025, nous avons pu rebondir. Pour rappel, la production de banane en 2025 a été projetée à 112 500 tonnes alors qu'avant cette date on n'a jamais pu dépasser les 100 000 tonnes au Sénégal.

Par ailleurs, l'accompagnement de l'État, avec le programme import-substitution, découlant de la Vision Sénégal 2050, a permis le gel des importations. Ainsi, de septembre à novembre 2025, aucune cargaison de bananes n'a été importée au Sénégal. Le gel s'est prolongé naturellement jusqu'à mi-décembre, sans occasionner de fortes tensions sur l'approvisionnement du marché.

L'autosuffisance est projetée avant 2029 et les acteurs sont à pied d'œuvre pour atteindre cet objectif.

Donc, ce gel des importations a eu un impact positif dans la résilience de la filière ?

Bien sûr, nous avons pu faire des enquêtes auprès des producteurs de bananes. À la suite de cette démarche, nous avons constaté durant les 5 dernières années (2020 - 2025) qu'à chaque fois qu'on entrait dans le dernier trimestre de l'année (octobre-décembre), il y avait énormément de pertes, d'invendus et de méventes de bananes.

Mais cette année, on n'a pas vécu une situation pareille grâce au gel des importations. Même les petits producteurs qui disposent d'un demi-hectare n'ont pas perdu un kilo de banane grâce à l'État du Sénégal et à la vision du chef de l'État Bassirou Diomaye Faye.

Nous espérons cette année 2026, le gel va s'étaler sur 6 mois, parce que les producteurs se sont préparés et ont investi dans la qualité et la quantité. Ils se sont encore mieux organisés afin de pouvoir gérer le marché pendant 6 mois, c'est-à-dire de juillet à décembre.

Avez-vous une idée du nombre d'emplois que génère la filière banane dans la région de Tambacounda ?

La filière banane est devenue l'une des locomotives économiques de Tambacounda. Autrefois dans la région, on parlait du coton, maintenant je pense que la banane a pris cette place de produit phare de la région.

On peut tabler sur 10 000 emplois. Ce dynamisme a permis de lutter contre l'immigration clandestine, le braconnage, la coupe de bois illicite, le vol de bétail, entre autres.

Dans notre secteur, on peut voir un jeune qui peut engranger 1,5 million ou 2 millions de FCfa tous les six mois et entre 3 et 4 millions de FCfa par an. Ce qui fait qu'il n'a plus besoin de se lancer dans l'immigration clandestine.

Est-ce que cette mesure de gel des importations a eu une influence sur le prix de la banane pour le consommateur ?

Le prix de la banane a fait couler beaucoup d'encre. Mais, il faut noter que c'est un élément très technique. Nous avons beaucoup d'acteurs qui entrent en jeu dans la détermination du prix de ce produit.

Du côté du producteur, le kg de banane en vrac est livré à Dakar à 275 FCfa. Pour la banane sur casier classique, c'est 400 FCfa le kg et pour la banane en carton, c'est 510 FCfa le kg.

Donc, si on observe bien, sur la chaîne de valeur, nous avons le grossiste, le détaillant et le tablier. Maintenant, si tous les acteurs jouent leur rôle et que chacun essaie vraiment de mettre au profit l'intérêt des consommateurs, la banane pourrait se commercialiser à 800 FCfa maximum le kg au Sénégal.

Nous avons été interpellés par les responsables du ministère du Commerce et les associations de consommateurs sur cette question. Nous avons aussi échangé avec les distributeurs. Nous leur avons dit que nous vous vendons ceci à 275 francs, mais de grâce faites un effort pour que le consommateur puisse l'avoir à 800 francs.

Nous pensons aussi que les autorités doivent émettre un ordre de service, pour fixer un prix plafond à 800 francs le kilo de bananes. C'est ce qui va peut-être régler ce problème.

Votre prochain combat, n'est-il pas de renforcer la chaîne de valeur des producteurs et le dispositif de distribution pour influer sur la baisse du prix de la banane ?

Il serait bien en effet d'avoir des points de vente dédiés avec comme modèle les boutiques témoins dans chaque commune. Le consommateur pourra aller dans ces lieux pour connaître le vrai prix de la banane. Mais, je pense que derrière tout cela, il faut un accompagnement de l'État pour encadrer juridiquement cet aspect.

La filière banane a aussi connu des jours sombres. Les plantations ont connu des inondations en 2024. Donc, le plus urgent, c'est d'installer des digues de protection pour protéger les bananeraies et les préserver des aléas climatiques.

Nous avons aussi vécu, la défaillance et l'incompatibilité du parc automobile sénégalais par rapport à nos produits. La banane est un produit qui demande une chaîne logistique froide. Nous nous sommes rendu compte qu'il n'y a pas assez de camions frigorifiques au Sénégal.

Nous avons changé le packaging et nous sommes allés faire les cartons. Pour le carton, il faut beaucoup de froid afin de refroidir la banane. Il nous faut aussi des camions frigorifiques, qui sont aussi une forte demande des producteurs, ainsi que des pistes de production et des chambres froides.

Qu'en est-il du foncier concernant la production de bananes ?

Le foncier est un problème extrêmement urgent, parce que là on ne peut pas trouver des crédits au niveau des banques dans la mesure où nous n'avons que des titres précaires, c'est-à-dire des délibérations.

Il faut peut-être aller vers la régularisation en titres fonciers et des baux afin de permettre aux producteurs de s'en servir comme garanties bancaires pour obtenir des financements.

Pour moi, la solution, c'est de valoriser la terre des producteurs en leur donnant des titres sécurisés ; c'est la seule façon de trouver des financements adaptés au cycle de production, d'exploitation et de commercialisation.

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