Ile Maurice: Quand la musique devient porte-drapeau

Ce jeudi 12 mars 2026 au Champ-de-Mars restera gravé dans les mémoires et les coeurs : une fois n'est pas coutume, c'est la musique qui a hissé haut le drapeau d'une nation pluriculturelle.

En effet, plus porteur que les discours officiels, c'est le spectacle musical conçu, chorégraphié et magistralement mis en scène par Move for Art, qui a su donner chair et vie à notre diversité créatrice. Grâce à une réalisation technique impeccable de la MBC et sa diffusion sur la chaîne YouTube, cette célébration populaire a touché, aux deux sens, un large public.

Aux sons mêlés de la ravanne et du tabla, s'entremêlent des voix et danses africaines, orientales et occidentales, traditionnelles et contemporaines. Ici, la musique n'est pas seulement un divertissement : elle est un miroir, un ciment, parfois même un cri. Elle raconte l'histoire d'un peuple métissé, ses luttes, ses fiertés, ses espoirs. Elle porte un patriotisme singulier, profondément ancré dans le quotidien, comme par exemple dans notre cuisine fusionnelle :

«... si zordi mo enn briyani, se parski twa to mo dile zinzam

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Amenn to douri amenn to dal dan mo katora

nou fer bred toufe zwenn rougay...»

Ou dans le récent clip vidéo de Vikash Jay au contenu alléchant Moris ek so gato mervey.

Ce qu'il convient de qualifier comme patriotisme musical mauricien trouve ses racines dans le séga, véritable drapeau sonore, immédiatement reconnaissable et fédérateur. Ses interprètes légendaires - de TiFrère à Serge Lebrasse en passant par Marie-Josée et Roger Clency - font partie du patrimoine national. Toutefois, comme le spectacle de Move for Art a le mérite de le montrer, une nouvelle génération d'artistes s'efforce de dépasser cette filiation. Pour ces jeunes compositeurs-interprètes, tels Éric Triton, Rilaze Kane ou Jean Sé, il s'agit d'insuffler des sonorités modernes pour célébrer le passé, imaginer l'avenir, questionner pour rassembler.

Cette génération post-indépendance de musiciens mauriciens explore des styles variés - afrobeat, pop, fusion électronique - et exploite les réseaux sociaux tout en intégrant des éléments identitaires. Certains réinterprètent des rythmes traditionnels ; d'autres abordent des thèmes sociaux ou environnementaux qui touchent directement le pays.

Difficile d'évoquer cette tendance sans d'abord nommer Kaya, figure emblématique du seggae, fusion du séga et du reggae. Dans les années 1990, il a donné une voix aux oubliés, aux jeunes des quartiers populaires, aux revendications sociales longtemps tues. Son message, empreint d'unité et de justice, a profondément marqué la conscience collective, surtout après son décès mystérieux en détention.

Pour beaucoup, Kaya a incarné un patriotisme différent : non pas celui des cérémonies officielles, mais celui du quotidien, de la dignité, de la lutte pour une société plus équitable. Sa musique continue d'inspirer une génération qui voit dans l'art un moyen de transformer le pays.

Dans le sillon de Kaya, il convient de citer la première opéra créole, Cap sur l'Ile Maurice, créée et mise en scène par Daniel Labonne en 2004. Cette oeuvre fusionnelle de trois arts - chant, musique, danse - et en trois langues - anglais, français et créole - rappelle une période sombre de notre histoire et les affres de l'esclavage et de la colonisation. À travers les épreuves subies par le vénérable père Laval dans son souci de s'occuper des classes les plus pauvres, les Noirs émancipés et les prisonniers, Cap sur l'Ile Maurice chante une vision d'espoir, annonce ce qui est aujourd'hui appelé le «miracle» mauricien :

«Cette île faite de laves

Est verte grâce à l'esclave

Un jour je vous le dis

Ce sera un paradis.»

On retrouve dans la chanson émouvante de Jean Sé et Mickael Goudry, Maurice, ce rappel du passé douloureux qui doit servir d'inspiration pour les générations présentes et à venir :

«Écoute l'histoire et regarde vers demain

Construisons ensemble, main dans la main

Cette île est à nous, à préserver, à chérir

Pour que jamais leur souffrance ne puisse mourir.»

Dans un monde où les identités se fragmentent, Maurice continue de prouver que la musique peut être un territoire commun. Un territoire où chacun trouve sa place. Un fil invisible pour tisser des liens entre cultures, communautés et confessions religieuses.

Les créations musicales à la gloire de notre métissage culturel prennent aujourd'hui une signification exemplaire au-delà des frontières, pour ces peuples victimes de la guerre, de l'oppression ou des dictatures. Ils rêveraient sans nul doute de profiter de notre devise républicaine Peace, Justice and Liberty. L'unité dans la diversité est au coeur des nouvelles créations musicales récentes. Ainsi, dans la déclaration de son patriotisme -Maurice, Je t'aime, Rilaze Kane proclame sa foi dans notre capacité de vivre-ensemble :

«Dans le sang, dans nos âmes

On célèbre ensemble toutes nos couleurs

Dans une seule flamme

Maurice nous lie d'une même prière.»

Cette nouvelle génération est, cependant, bien consciente des forces de division pour mieux régner et des intérêts à court terme des politiciens. D'où cet appel d'Éric Triton dans sa chanson L'Unité :

«Pans ki nou enn sel nasion

Nou pran enn sel direksion

Pou rod enn sel solision

Kominalism rezete

Dan linite nou marse.»

Il est réconfortant de constater que ce patriotisme musical trouve un écho dans d'autres domaines artistiques, notamment au théâtre avec la pièce Baraz, créée et mise en scène par Gaston Valayden ; et en littérature à travers le roman La Réconciliation de Brigitte Masson. Avec des armes différentes, mais dans une approche complémentaire - sous-jacente dans les titres de leurs oeuvres - ils prônent les vertus de l'unité dans la diversité, avec un même message mêlant espoir et défi pour les jeunes.

Afin que toutes ces voix ne prêchent pas dans un désert culturel, il est indispensable que le pays dispose d'une vision à moyen et long termes et d'un environnement propice à la création, englobant l'éducation artistique, le soutien à la création et la promotion de jeunes talents. Par-delà l'événementiel, tel ce spectacle de Move for Art, il s'agit de faire éclore et prospérer de manière constante la créativité artistique.

À un journaliste qui lui demandait un jour qu'elle est la politique culturelle de Maurice, le père de la nation, sir Seewoosagur Ramgoolam, avait répondu avec son flegme habituel que «c'est l'absence de politique culturelle» ! Force est de constater qu'à deux exceptions près - Rama Poonoosamy et Joseph Tsang Mang Kin - tous les ministres de la Culture depuis 1968 ont peu ou prou suivi cette doctrine du laisser-faire... par d'autres.

À cet égard, l'absence de toute manifestation culturelle le 12 mars par l'ambassade de Maurice en France est tristement éloquente, surtout pour la forte diaspora mauricienne de plus de 60 000 âmes présente dans ce pays. Silence radio, drapeau en berne en ce jour de fierté nationale.

Fort heureusement, le vide des pouvoirs publics est comblé par une société civile dynamique et par une nouvelle génération de paroliers et interprètes maniant à merveille les réseaux sociaux qui nous invitent à «écouter la lumière».

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