On observe une recrudescence des publications traitant de la post-colonisation. La littérature relative au « décolonial » s'inscrit dans la continuité de l'ouvrage d'Achille Mbembe sur la postcolonie, soutenant globalement que l'agent postcolonial africain doit se départir du paradigme intellectuel hérité de la colonisation. L'oeuvre principale d'Achille Mbembe analyse le pouvoir, la violence et la subjectivité dans l'Afrique contemporaine. Des étudiants et chercheurs observent les travaux analytiques de l'intellectuel camerounais désormais établi à Johannesburg. Les sessions sont organisées afin de débattre plus en profondeur de ses analyses. L'Université catholique de Louvain avait conféré un doctorat honorifique à Achille Mbembe en 2017.
En 2025, Mbembe fut désigné lauréat du prestigieux prix Spinozalens en reconnaissance de sa contribution à la pensée critique. Bien que décerné à La Haye, le colloque relatif à ce prix s'est tenu à la Katholieke Universiteit Leuven le 27 novembre 2025. Le présent MDW ne remet pas en cause la capacité d'Achille Mbembe à analyser avec acuité l'état contemporain de l'Afrique.
Nous exposons de manière succincte l'impense fondamental qui traverse l'œuvre de Mbembe et qui légitime la propension de l'Occident à lui décerner des distinctions. Cette réflexion correspond à l'économie politique Au sein de cette impasse naît silencieusement une problématique dont l'absence récurrente de solution véritable pèse lourdement sur l'histoire de la libération de l'Afrique.
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La question du développement des forces productives est si absente de la pensée de Mbembe que les étudiants occidentaux participant à ses sessions d'été doivent financer eux-mêmes leur participation, tandis que de nombreux étudiants africains ne peuvent pas le faire, car leur intelligence ne s'est jamais focalisée sur les forces productives du continent.Achille Mbembe, dont l'œuvre suscite mon admiration, ne constitue pas un cas isolé. Les recherches africaines se sont excessivement focalisées sur l'identité, au point qu'aucune énergie intellectuelle, à l'exception probablement des travaux de Samir Amin visant à subordonner les relations économiques mondiales aux exigences internes -- efforts demeurés inaudibles et inaperçus jusqu'au décès de leur auteur -- n'a été consacrée à l'étude des analyses relatives à l'économie monétaire, aux forces de production et aux rapports de production, ainsi qu'à la signification de l'argent et de sa création sur le continent. Nos partenaires occidentaux manifestent de l'estime à notre égard et nous attribuent des distinctions lorsque nous demeurons enfermés dans les problématiques identitaires, coloniales et postcoloniales. Nous devenons intolérables lorsque nous contestons l'exploitation à laquelle nous sommes soumis afin de préserver leur niveau de vie, ainsi que l'organisation unilatérale du système monétaire dont nous dépendons tous. Il y a quelques années, j'ai été convié à présenter une communication sur l'immigration forcée à Kampala.
En approfondissant légèrement, il a été révélé que la conférence était financée par une entité commerciale spécialisée dans la vente d'armes dans la région. Les organisations dont les armes sont à l'origine des déplacements forcés financent une conférence sur l'immigration contrainte.CODESRIA, Conseil pour le développement des sciences sociales, est une institution africaine financée par la Suède (Agence suédoise de coopération internationale au développement - SIDA), la Fondation Ford (États-Unis), la Carnegie Corporation de New York (États-Unis) ainsi que par le gouvernement sénégalais, lui-même bénéficiaire de financements étrangers. Ces institutions financent les rencontres des intellectuels africains, ce qui explique qu'ils ne remettront jamais en cause l'avantage principal de l'Occident, à savoir le contrôle des forces de production.Les intellectuels africains se comportent de la sorte comme des employés d'une entreprise qui ne peuvent pas critiquer leur direction afin de ne pas risquer de perdre leur emploi, ou à défaut, les subventions. Il est possible d'examiner les sources de financement de nos projets ou de nos institutions et d'en déduire notre aliénation vis-à-vis des financeurs. La littérature relative au décolonial, tout en nous incitant à élaborer notre propre interprétation de la postcolonie, renferme en son sein un non-dit dont l'absence continuera invariablement à accompagner notre aliénation.
De quelle manière les forces productives africaines peuvent-elles être réorganisées afin de réduire leur dépendance exclusive aux financements étrangers ? Des interrogations qu'il ne sera plus possible de dissimuler sous les décombres de l'identitaire, ou bien des questions susceptibles de nous entraîner dans une confrontation parfois violente, remettant en cause l'ordre mondial qui nous gouverne encore aujourd'hui. La République Démocratique du Congo à l'ère postcoloniale : A partir de quel point de vue s'exprime-t-on lors de la rédaction ? Il s'agit d'une problématique typiquement philosophique. Quelles sont les sources intellectuelles ayant une incidence sur mes productions écrites ?Mes fondements intellectuels reposent sur la formation humaniste dispensée tant au sein du foyer familial qu'au sein des universités que j'ai fréquentées, ainsi que dans les établissements de formation jésuite que j'ai intégrés.Karl Marx a formulé avec précision les idées qui structurent ma réflexion. Effectivement, il caractérise le communisme comme le processus effectif de l'histoire.
Ce qui se déroule effectivement sous notre regard. Nous ne nous situons ni au paradis ni à des profondeurs océaniques inaccessibles, mais bien dans une réalité façonnée par le capitalisme.Le capitalisme constitue un mode de production où le détenteur des moyens de production prélève une fraction de la valeur générée par le travailleur. Mes divers déplacements à travers le monde et les établissements universitaires internationaux m'ont amené à deux conclusions principales : la première constatation réside dans le fait que l'humanité évolue au sein d'un village global. La technologie, et plus particulièrement l'internet, a considérablement réduit les distances en nous permettant d'être informés quasi instantanément des événements survenant à plusieurs milliers de kilomètres de notre domicile.Au cours de mes recherches de terrain à Butembo, dans la province du Nord-Kivu, j'ai été profondément surpris de constater que les jeunes avec lesquels je jouais au basketball connaissaient parfaitement R-Kelly ou Arianna Grande, artistes que je connaissais à peine malgré mon domicile à New York.
Le monde s'est inévitablement rapproché. Ma seconde observation consiste à noter que, dans ce monde désormais virtuellement restreint, les inégalités entre les êtres humains se sont avérées insupportables en raison du capitalisme, système de production unanimement adopté.Par exemple, Bill Gates, fondateur de Microsoft, détient à lui seul une fortune de cent quatre milliards de dollars, tandis que Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook, possède soixante-cinq milliards de dollars. Jeff Bezos, propriétaire d'Amazon, détient un patrimoine financier personnel évalué à 124 milliards de dollars. En revanche, des milliards d'individus à travers le monde ne parviennent pas à percevoir un montant équivalent à dix dollars en liquide.
La société mondiale a toléré ces disparités extraordinaires à tel point qu'à l'heure actuelle, un pour cent de la population mondiale détient quatre-vingt-six pour cent des ressources de la planète. Le mode de production capitaliste, rarement remis en question, a engendré ce type de disparités entre individus tout en favorisant un rapprochement technologique entre eux.
Au sein des États, les mêmes inégalités, tacitement admises par l'ensemble des acteurs, sont légitimées par le système de production capitaliste. Dans nos pays, une proportion considérable du Produit Intérieur Brut (PIB) est concentrée entre les mains d'un petit nombre d'individus parmi les plus fortunés.Pour chaque 100 $ générés, 80 $ sont alloués à une petite élite gouvernementale, tandis que 20$ ou 20% sont répartis parmi le reste de la population. Je prends pour exemple la République démocratique du Congo, notre pays, où le ministre perçoit un salaire de quinze mille dollars tandis que l'infirmier reçoit cent dollars par mois. Une fraction significative de la population ne dispose absolument d'aucune ressource.
En corollaire à ces deux constats, il apparaît que cet état des choses est accepté avec une adhésion quasi dogmatique tant au niveau mondial qu'aux échelles nationale et locale. Le capitalisme et ses mécanismes se sont érigés en une véritable religion, fondée sur des dogmes indiscutables. Ce monothéisme capitalistique est exalté quotidiennement dans les supermarchés des grandes villes, bien que les individus qui les fréquentent ne représentent qu'une fraction infime par rapport à ceux qui en sont exclus, leur part ayant été confisquée par cette minorité.L'argent, devenu l'élément central alimentant cette foi en le capitalisme, rend par conséquent essentiel le contrôle de sa production, lequel a été confié aux détenteurs du pouvoir.
La grande majorité lutte pour le « pouvoir d'achat », tandis que le capitaliste s'efforce d'acquérir le « pouvoir » lui conférant la maîtrise des moyens de production de la valeur.Les universités se sont transformées en vecteurs du discours capitaliste, tandis que les enseignants se voient confinés au rôle de « êtres de besoins » luttant exclusivement pour le « pouvoir d'achat », sans jamais revendiquer le pouvoir qui aurait dû les légitimer en tant que créateurs de valeurs non marchandes à travers l'éducation qu'ils dispensent aux étudiants. Les programmes académiques constituent des amplificateurs des dynamiques capitalistes.Tel est le constat auquel je suis parvenu à l'issue de l'ensemble de mon parcours intellectuel et humain à ce jour. A présent, quelles sont les propositions formulées à l'échelle globale et locale.A suivre au prochain MDW !