Pour un petit État insulaire en développement comme Maurice, la transition énergétique n'est pas un luxe écologique. C'est une question de résilience économique, de sécurité énergétique et de souveraineté nationale.
Le problème est clair : Maurice reste fortement dépendant des combustibles fossiles importés. Le gouvernement lui-même souligne que le pays demeure très exposé aux importations énergétiques et que cette dépendance le rend vulnérable aux hausses de prix et aux ruptures d'approvisionnement.
Dans ce contexte, les tensions géopolitiques actuelles ne sont pas un sujet lointain : elles rappellent brutalement qu'une île importatrice comme la nôtre reste à la merci des grands chocs géopolitiques. Reuters rapportait encore le 27 mars 2026 que les prix du pétrole restaient durablement élevés dans les différents scénarios liés à la guerre au Moyen-Orient, avec un Brent en forte hausse depuis le début du conflit. Pour Maurice, cela signifie une pression directe sur la facture énergétique, le coût de la vie, les entreprises et la balance des paiements.
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Et pourtant, notre île possède une source d'énergie locale, gratuite et abondante : le soleil. C'est là toute l'absurdité de notre modèle actuel. Nous importons une énergie chère et volatile alors que nous vivons sous un gisement solaire que nous n'exploitons pas encore à la hauteur de son potentiel. Maurice a bien affiché une ambition nationale : dans sa NDC 3.0 (Ndlr, Nationally Determined Contribution), le pays vise 60 % d'électricité renouvelable d'ici 2035. Mais ce même document rappelle aussi que le secteur de l'énergie représente plus de 75 % des émissions nationales, que les renouvelables ne fournissaient qu'environ 18 % de la production d'électricité en 2024, et que les freins restent nombreux : besoins en capital, limites du réseau, rareté du foncier, coûts technologiques et insuffisances de capacité. Le constat est simple : Maurice n'a pas un problème d'ambition. Elle a surtout un problème d'intégration, de coordination et d'exécution.
C'est justement pour cela que la transition énergétique doit être adaptée à notre réalité insulaire. Elle ne peut pas reposer uniquement sur quelques grands projets centralisés. Notre pays compte 1 241 856 habitants et a accueilli 1 436 250 touristes en 2025. Autrement dit, au-delà de sa population résidente, l'île doit aussi faire fonctionner une économie de services qui dépend fortement du tourisme, donc d'une énergie fiable, abordable et disponible en permanence.
Cette transition énergétique doit être distribuée, flexible, visible dans le quotidien et socialement appropriable. Les toitures solaires avec batteries sur les maisons, hôtels, usines, écoles, bâtiments publics, centres commerciaux et parkings couverts doivent devenir un pilier majeur. À cela peuvent s'ajouter l'agrivoltaïque sur certaines parcelles agricoles, l'électrification solaire de certains usages maritimes, les lampadaires solaires sur les routes, ainsi que des micro-réseaux locaux là où cela apporte de la résilience.
Dans un territoire limité comme Maurice, chaque toiture bien orientée, chaque parking et chaque bâtiment public doit être vu comme un actif énergétique potentiel. La crise actuelle autour du Moyen-Orient doit donc être lue non seulement comme une menace, mais aussi comme un électrochoc utile : une occasion d'accélérer enfin une transition que nous savons nécessaire depuis longtemps. Dans cette logique, les véhicules électriques peuvent jouer un rôle bien plus stratégique qu'un simple remplacement des voitures thermiques. Rechargés pendant la journée grâce au solaire, ils peuvent demain contribuer à soulager le système électrique en soirée, notamment pendant la pointe entre 18 et 21 heures, à travers des dispositifs encadrés de type vehicle-to-home ou vehicle-to-grid. Maurice a déjà posé une première base avec le CEB Solar PV Scheme for Charging of EVs, qui permet d'installer du photovoltaïque pour recharger les véhicules et d'exporter le surplus vers le réseau. Il faut maintenant aller plus loin et préparer l'étape suivante : faire de la batterie du véhicule une réserve mobile au service du foyer, du bâtiment ou, à terme, du réseau. Et après leur première vie automobile, ces batteries peuvent encore être redéployées en stockage stationnaire, ce que la littérature récente considère comme une voie crédible pour prolonger leur valeur avant recyclage dans une logique d'économie circulaire et de responsabilité élargie du producteur.
Il serait faux de croire que la population mauricienne n'est pas prête. En réalité, l'intérêt existe déjà dès lors que la transition devient concrète, compréhensible et avantageuse. Les programmes publics l'ont montré : le Home Solar Project a permis l'installation de kits photovoltaïques sur 2 000 foyers d'ici juin 2024, et les dispositifs domestiques du CEB prévoient des plafonds d'éligibilité et même des listes d'attente lorsque le nombre d'applications dépasse la capacité du programme. Cela montre une chose essentielle : quand les ménages voient une réduction de leur facture, une plus grande autonomie et un bénéfice direct, l'adhésion suit. La transition ne doit donc plus être présentée comme un débat abstrait entre experts, mais comme une amélioration tangible de la vie quotidienne des Mauriciens.
Les mesures pour accélérer cette transition existent déjà et, pour plusieurs d'entre elles, elles sont relativement simples. Il faut d'abord simplifier et raccourcir les procédures d'autorisation, de raccordement et d'installation pour les petits systèmes solaires et les batteries. Il faut ensuite élargir massivement les programmes de toitures solaires pour les ménages, les PME, les institutions religieuses, les ONG, les bâtiments publics et les parkings. Il faut aussi renforcer le net billing, les lignes de crédit concessionnelles et les mécanismes de soutien au stockage, afin que produire et stocker sa propre énergie devienne normal et non exceptionnel. En parallèle, Maurice doit accélérer les investissements déjà prévus dans le stockage réseau, les postes, les sous-stations et les systèmes intelligents, car sans un réseau plus flexible, l'intégration des renouvelables restera bridée. Enfin, il faut lancer rapidement des pilotes visibles et simples : carports solaires dans les administrations, recharge solaire des flottes publiques, lampadaires solaires, agrivoltaïque ciblé et projets pilotes d'usage des batteries de VE comme réserve d'appoint. Plusieurs briques de cette transition figurent déjà dans les programmes et investissements publics ; le vrai enjeu est désormais de changer d'échelle.
Maurice n'a donc plus le droit d'attendre. Tant que nous resterons dépendants du pétrole importé, nous resterons vulnérables aux décisions des grandes puissances pétrolières, aux conflits régionaux et aux chocs externes que nous ne contrôlons pas. À l'inverse, chaque kilowatt solaire installé sur une toiture mauricienne, chaque batterie déployée intelligemment, chaque véhicule électrique intégré à une logique énergétique nationale et chaque réforme de gouvernance bien pensée renforcent notre souveraineté. Le soleil est déjà là. La nécessité est déjà là. La technologie existe. L'intérêt de la population existe. Ce qu'il faut désormais, ce n'est pas plus de discours, mais une exécution plus rapide, simplifiée et mieux coordonnée.