La désignation du président et des membres du bureau exécutif du Conseil National des Droits de l'Homme de Côte d'Ivoire (CNDH-CI) suscite une vive controverse.
Dans un communiqué rendu public, plusieurs organisations de la société civile ivoirienne dénoncent de « graves manquements » à la loi n°2018-900 du 30 novembre 2018 encadrant le fonctionnement de l'institution.
Selon ces organisations, l'élection du bureau exécutif, intervenue après la nomination par décret de douze commissaires centraux pour le mandat 2026-2032, aurait initialement semblé conforme aux dispositions légales.
Toutefois, une analyse approfondie du processus a révélé, à leurs yeux, des violations manifestes de certaines exigences fondamentales.
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Au coeur des critiques figure la désignation de M. Adjelou Christian à la présidence du CNDH-CI. Si les ONG reconnaissent sa respectabilité et sa probité, elles émettent de sérieuses réserves quant au critère d'impartialité exigé par l'article 16 alinéa 3 de la loi. Elles évoquent notamment des prises de position publiques et un militantisme politique assumé par l'intéressé, sans qu'une renonciation formelle à cet engagement n'ait été rendue publique avant son élection.
Pour les signataires, cette situation est de nature à fragiliser l'indépendance de l'institution, pourtant essentielle à sa crédibilité. Elles rappellent que le CNDH-CI, en tant qu'organe de promotion et de protection des droits de l'homme, doit se conformer strictement aux Principes de Paris garantissant son impartialité et son autonomie.
Autre point de préoccupation : la composition du bureau exécutif. Les ONG dénoncent une absence totale de prise en compte du genre, en violation de l'article 15 de la loi, qui impose une représentation équilibrée. Elles estiment qu'une telle configuration va à l'encontre des engagements nationaux et internationaux de la Côte d'Ivoire en matière d'inclusion.
Face à ces constats, les organisations signataires appellent les autorités ivoiriennes, notamment le ministère de la Justice et des Droits de l'Homme, à ne pas entériner les résultats de cette élection.
Elles recommandent son annulation et la reprise du processus dans le strict respect des textes en vigueur.
Elles interpellent également les partenaires internationaux, les institutions onusiennes et les représentations diplomatiques à se saisir de la question, qu'elles considèrent comme un enjeu majeur pour la démocratie et l'État de droit en Côte d'Ivoire.
Ci-joint le communiqué de presse
DÉSIGNATION À LA TÊTE DU CONSEIL NATIONAL DES DROITS DE L'HOMME (CNDH-CI) : PLUSIEURS ORGANISATIONS DE LA SOCIÉTÉ CIVILE DÉNONCENT DES MANQUEMENTS GRAVES À LA LOI N°2018-900 DU 30 NOVEMBRE 2018 PORTANT CRÉATION DU CNDH-CI, DANS LA DÉSIGNATION DU PRÉSIDENT ET DES AUTRES MEMBRES DU BUREAU EXÉCUTIF, ET INTERPELLENT LES AUTORITÉS IVOIRIENNES AINSI QUE L'OPINION PUBLIQUE NATIONALE ET INTERNATIONALE.
Le mercredi 25 mars 2026, il a été porté à la connaissance de l'opinion publique nationale et internationale que l'élection des membres du bureau exécutif du Conseil National des Droits de l'Homme, parmi les douze commissaires centraux désignés par décret en mars 2026 pour siéger au CNDH-CI pour le mandat 2026-2032, a abouti à l'élection en qualité de Président du CNDH-CI d'une personnalité figurant dans la commission centrale sous la désignation initiale d'expert reconnu en matière de promotion et de protection des droits de l'homme.
Jusque-là, tout paraissait normal et conforme à l'esprit et à la lettre de la loi n°2018-900 du 30 novembre 2018 portant création, attributions, organisation et fonctionnement du CNDH-CI, notamment en son article 18 relatif à la désignation des membres du bureau exécutif.
Cependant, après coup, l'attention des ONG signataires a été fortement attirée par l'inobservation manifeste et sans ambiguïté de deux dispositions fondamentales de ladite loi, notamment l'article 16 alinéa 3, relatif aux critères cumulatifs requis pour la désignation du Président du CNDH-CI, et l'article 15, dernier alinéa, relatif à la prise en compte du genre dans la composition du bureau exécutif.
1- NON-RESPECT DE L'ARTICLE 16 ALINÉA 3 DE LA LOI SUR LE CNDH-CI RELATIF AUX CONDITIONS REQUISES POUR LE POSTE DE PRÉSIDENT
L'article 16 alinéa 3 dispose que :
« Le Président du CNDH-CI doit être une personnalité reconnue pour sa probité, sa respectabilité et son impartialité. »
Ces dispositions posent donc trois critères cumulatifs et incontournables pour l'accession à la fonction de Président du CNDH-CI.
L'élection du Président du CNDH-CI a conduit à la désignation de M. Adjelou Christian, présenté comme enseignant et expert reconnu en matière de droits de l'homme, au sein de l'institution. Si les critères de respectabilité et de probité n'appellent pas d'observations particulières de la part des ONG signataires, celui relatif à l'impartialité suscite, en revanche, des réserves.
Sans que cela ne relève d'une appréciation personnelle à l'encontre de la personne désignée, il apparaît de notoriété publique que celle-ci s'est, à plusieurs reprises, dans des émissions radiodiffusées accessibles sur le bouquet CanalSat, présentée comme militante d'un parti politique ivoirien depuis plusieurs décennies. Il ressort également qu'elle a affirmé, sur ces mêmes médias, avoir représenté ce parti politique à l'étranger, ainsi que son candidat lors de l'élection présidentielle du 25 octobre 2025 en Côte d'Ivoire, soit à une période bien récente.
Par ailleurs, il ne ressort nulle part du moins pas dans des formes médiatiques équivalentes que cette personnalité élue Président du CNDH-CI ait formellement renoncé à son militantisme actif dans ce parti politique avant de se porter candidate à la présidence du CNDH-CI.
Dès lors, le critère essentiel d'impartialité, renforcé par les Principes de Paris, ne saurait être considéré comme pleinement satisfait dans ce processus.
Pour les organisations signataires, une institution nationale des droits de l'homme n'est pas une institution ordinaire ou une tribune politique déguisée. Elle constitue un pilier du rayonnement des droits et libertés, contribuant ainsi au renforcement de la démocratie et de l'État de droit. À ce titre, son indépendance, nécessaire à son bon fonctionnement, doit être garantie, notamment par l'impartialité de ses membres, en particulier celle de son Président, figure centrale de l'institution.
Passer outre les exigences formelles de la loi et des Principes de Paris reviendrait à consacrer un recul démocratique au sein d'une institution qui avait pourtant enregistré des avancées notables.
2- NON-RESPECT DE L'ARTICLE 15, DERNIER ALINÉA, RELATIF À LA PRISE EN COMPTE DU GENRE
Il ressort de l'élection interne du bureau exécutif du CNDH-CI que celui-ci est exclusivement composé de personnes appartenant au même genre.
Or, l'article 15, dernier alinéa, dispose formellement que :
« La composition du bureau exécutif du CNDH-CI tient compte du genre. »
Sans viser personnellement les personnes désignées, il apparaît clairement que cette disposition n'a pas été respectée, dès lors que les membres du bureau exécutif appartiennent tous à la même catégorie de genre.
Pourtant, la prise en compte du genre dans la composition des instances décisionnelles résulte d'un effort national en faveur d'une société plus inclusive, garantissant une meilleure représentativité. Les autorités ivoiriennes en ont fait un axe majeur de leur politique, notamment à travers l'adoption de textes relatifs à la parité.
Dès lors, une institution chargée de la promotion et de la protection des droits de l'homme ne saurait ignorer cette exigence, au risque de se retrouver avec un bureau exécutif déséquilibré, en contradiction avec les engagements nationaux et internationaux de la Côte d'Ivoire en matière de genre.
3- RECOMMANDATIONS
Au regard de ces observations mettant en évidence deux cas d'inobservation de la loi n°2018-900 du 30 novembre 2018, portant sur des aspects essentiels de la composition du bureau exécutif du CNDH-CI, les organisations signataires recommandent :
Aux autorités ivoiriennes, notamment au Ministère de la Justice et des Droits de l'Homme, de ne pas entériner cette élection, d'en annuler les résultats et de faire reprendre le processus en veillant au respect du critère d'impartialité pour la fonction de Président ainsi qu'à la prise en compte du genre ;
Aux partenaires techniques et financiers intervenant en Côte d'Ivoire, d'attirer l'attention des autorités ivoiriennes sur cette situation qui constitue un recul en matière de droits de l'homme et de démocratie ;
À l'Alliance mondiale des institutions nationales des droits de l'homme (GANHRI), d'interpeller les autorités ivoiriennes afin de préserver les acquis du CNDH-CI et prévenir tout fonctionnement en dehors des Principes de Paris ;
Au Bureau régional Afrique de l'Ouest du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme (WARO-BRAO), d'attirer l'attention des autorités ivoiriennes sur ce recul et d'encourager le strict respect des Principes de Paris ;
Aux représentations diplomatiques accréditées en Côte d'Ivoire, d'interpeller les autorités ivoiriennes sur cette situation préoccupante pour l'État de droit et la démocratie.
- Aux organisations de la société civile, de rester vigilantes, de jouer pleinement leurs rôles pour le strict respect des dispositions légales, pour la démocratie et pour le respect des droits de l'homme.
Fait à Abidjan, le 1er Avril 2026
Les organisations signataires :
Observatoire Ivoirien des Droits de l'Homme (OIDH)
Alerte Conflit (AL CI)
Côte d'Ivoire Débout
Nous, le Peuple
1000 Volontaires
Réseau des Associations Féminines Ivoiriennes (RAFI)
Aide, Assistance et développement Communautaire de Côte d'Ivoire (ACD-CI)
Ecole Africaine pour la Paix (EAP)
Organisation pour la Réflexion et Action Féministe (ORAF)
Fédération Africaine pour le Développement Durable (FADED)
Initiative Paix et Solidarité (IPS)
Peuple d'Afrique Né pour l'Excellence et la Liberté (PANEL)
Congrès des Peuples Africains Unis (CPAU)
Forum des Organisations de la Société Civile Ivoirienne (FORSCI)
Union des Jeunes pour la Paix et la Réconciliation en Côte d'Ivoire (UJPRCI)
Conseil Ivoirien pour la Résistance (CIR)
ONG la Voix des Peuples Vulnérables (VPV)
Jeunesse Consciente de Côte d'Ivoire (JCI)
Coalition des Menacés et Déguerpis de Côte d'Ivoire (COMEDE-CI)
ONG EDEN Environnement Côte d'Ivoire (O2ECI)
Consortium pour la Démocratie et la Bonne Gouvernance (CDBG)