Ile Maurice: Sunil Boodhoo - «Aucune base de données structurée développée pour identifier les produits africains»

interview

Les tensions géopolitiques au Moyen-Orient, notamment autour du détroit d'Ormuz, suscitent de fortes inquiétudes quant à la stabilité économique mondiale. Sunil Boodhoo, ancien directeur du commerce international au ministère des Affaires étrangères, décrypte un conflit aux répercussions globales, qu'il qualifie de véritable «guerre énergétique». Il analyse également l'impact de la hausse du pétrole sur l'inflation et sur l'économie mauricienne, ainsi que les pistes à explorer pour renforcer la résilience face à un environnement international de plus en plus incertain.

Quelle analyse faites-vous des tensions au Moyen-Orient, notamment autour du détroit d'Ormuz, et de l'évolution du contexte géopolitique régional ?

La situation au Moyen-Orient est particulièrement préoccupante, notamment en raison de l'élargissement du conflit et de son périmètre. La plupart des pays du Golfe sont désormais concernés et même Chypre, membre de l'Union européenne (UE), ce qui revient à impliquer indirectement l'UE dans cette guerre. Conscient de son infériorité militaire face aux États-Unis et à Israël, l'Iran semble privilégier une stratégie d'élargissement du conflit. En ciblant des pays producteurs de pétrole clés ainsi que des infrastructures vitales, Téhéran cherche à provoquer des perturbations majeures pour l'économie mondiale. Le message est clair : l'Iran entend poursuivre ses opérations selon ses propres termes, sans se plier aux injonctions de Washington et de Tel-Aviv.

Dans ce contexte, les déclarations américaines annonçant une fin imminente des hostilités apparaissent peu crédibles. Le conflit pourrait s'inscrire dans la durée, bien au-delà des prévisions initiales. La fermeture du détroit d'Ormuz, par lequel transitent environ 20 % du pétrole et du gaz mondiaux, constitue à cet égard un levier stratégique majeur pour perturber l'approvisionnement énergétique mondial. Il ne s'agit donc pas seulement d'un conflit militaire, mais bien d'une guerre énergétique, aux répercussions économiques globales.

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À cela s'ajoutent d'autres routes maritimes particulièrement vulnérables. Outre Ormuz, le détroit de Bab el-Mandeb, reliant la mer Rouge au golfe d'Aden et à l'océan Indien, par lequel transite près de 12 % du commerce mondial, reste exposé à des attaques. Les Houthis ont récemment menacé de fermer Bab el-Mandeb si les États du Golfe entraient en guerre, accentuant le risque de perturbations majeures dans le commerce international. L'impact cumulé de ces menaces pourrait s'avérer dévastateur pour l'économie mondiale.

Par ailleurs, l'Iran a averti qu'il pourrait également cibler le secteur technologique américain ainsi que des centres de données situés aux États-Unis et ailleurs. Le pays disposerait de réseaux dormants, susceptibles d'être activés à tout moment. Ces acteurs, positionnés dans des secteurs stratégiques, pourraient mener des attaques internes contre des systèmes informatiques critiques. Au final, même en cas de victoire américaine, celle-ci pourrait s'apparenter à une victoire à la Pyrrhus, tant le coût du conflit risquerait d'être élevé.

Enfin, il convient de ne pas négliger les tensions commerciales qui s'ajoutent à ce contexte déjà instable. La guerre commerciale engagée sous l'administration Trump semble avoir atteint un point de nonretour, notamment avec les enquêtes lancées par l'United States Trade Representative, visant 16 pays pour surcapacité et 60 autres pour recours présumé au travail forcé. Ces mesures font suite à une décision de la Cour suprême ayant jugé illégaux certains droits de douane réciproques instaurés par l'administration Trump.

Si Maurice n'est pas concerné à ce stade, rien ne garantit qu'une nouvelle vague d'enquêtes sur les conditions de travail des travailleurs étrangers ne puisse l'inclure. Une perspective qui accentue encore l'incertitude dans un environnement économique mondial déjà fragilisé.

Quel impact la hausse des prix du pétrole pourrait-elle avoir sur l'inflation mondiale et quelles en seraient les répercussions pour une économie comme celle de Maurice ?

Il ne fait guère de doute que l'inflation va s'accélérer. Selon le Fonds monétaire international, une hausse de 10 % des prix du pétrole entraîne une augmentation d'environ 0,4 point de pourcentage de l'inflation mondiale. Par extrapolation, une hausse de 30 % se traduirait par une progression d'environ 1,2 % et une hausse de 50 % par près de 2 %. Or, les prix du pétrole ont déjà grimpé de plus de 30 %.

Dans ces conditions, il faut s'attendre à une augmentation de l'inflation mondiale comprise entre 1,2 % et 1,5 %, voire davantage selon l'évolution des cours. Cette dynamique aura inévitablement des répercussions sur Maurice, en raison de sa forte dépendance aux importations de produits énergétiques et de matières premières. Face à ces pressions inflationnistes, Maurice devra mobiliser l'ensemble des instruments de politique monétaire afin d'atténuer l'impact sur l'économie et, en particulier, sur le pouvoir d'achat des ménages. La Banque de Maurice doit suivre de près l'évolution de la situation.

Quelles mesures stratégiques et diplomatiques pourraient être envisagées pour renforcer la sécurité économique et réduire la vulnérabilité face à ces chocs externes ?

Le gouvernement a déjà franchi une étape importante en concluant un accord intergouvernemental avec l'Inde pour l'approvisionnement en pétrole sur une période relativement longue de cinq ans. Il serait également judicieux d'augmenter les réserves stratégiques de produits pétroliers afin de couvrir au moins 90 jours de consommation. Une telle disposition permettrait de réduire l'exposition aux routes énergétiques du Moyen-Orient. Dans la mesure du possible, il conviendrait aussi de négocier des conditions de fret préférentielles avec les compagnies maritimes desservant la région, afin d'atténuer les coûts de transport.

Par ailleurs, la diversification des sources d'importation demeure essentielle. À cet égard, il est impératif d'exploiter pleinement le potentiel des accords commerciaux et des partenariats stratégiques conclus avec plusieurs partenaires clés. Le continent africain offre des opportunités considérables, tant à l'import qu'à l'export. Il est regrettable qu'aucune base de données structurée n'ait encore été développée pour identifier les produits pouvant être achetés en Afrique. La mise en place d'une cellule dédiée au sein de la State Trading Corporation (STC) pourrait permettre de collecter et de diffuser ces informations auprès des opérateurs économiques. La STC elle-même pourrait envisager d'importer certains produits de grande consommation afin de négocier des conditions plus avantageuses que celles obtenues individuellement par les importateurs.

Enfin, des pistes de coopération régionale méritent d'être explorées, notamment avec les États insulaires, en matière d'achats groupés d'énergie et de mise en oeuvre d'un programme régional de sécurité alimentaire. Il devient également urgent de relancer le projet de création d'une compagnie maritime régionale, en discussion depuis plus de 20 ans.

Comment les tensions géopolitiques et l'incertitude économique mondiale influencent-elles les choix d'investissement, et quelles opportunités peuvent en découler pour un pays comme Maurice ?

Les investisseurs sont, par nature, des entrepreneurs qui privilégient un environnement prévisible et sécurisé. Si l'on observe les flux d'investissement en période de conflit, comme celui que nous connaissons actuellement, les valeurs refuges restent l'or, le dollar américain ainsi que les actions et les obligations américaines. Cela explique d'ailleurs l'appréciation du dollar. L'industrie de l'armement constitue également un secteur attractif pour les investisseurs en quête de rendements rapides. En revanche, les décisions d'investissement dans d'autres secteurs majeurs sont généralement mises en attente, dans l'attente d'un retour à une situation plus stable et plus prévisible.

Dans ce contexte, Maurice, en raison de son éloignement des zones de tension, pourrait tirer parti de la situation liée au conflit au Moyen-Orient. Des places financières comme Dubaï, Abu Dhabi et Doha, qui s'imposaient progressivement comme des centres financiers attractifs et des destinations sûres pour les grandes fortunes, peuvent désormais être perçues comme plus risquées pour les affaires. Des opportunités sont donc à saisir, à condition de positionner le pays comme une destination stratégique, stable et sécurisée pour les affaires, afin d'attirer les investisseurs fortunés. Il est à espérer que l'Economic Development Board travaille déjà à l'élaboration d'un plan stratégique en ce sens.

Par ailleurs, avec la situation tendue dans le détroit d'Ormuz et les risques d'attaques dans d'autres corridors maritimes, une augmentation du trafic maritime transitant par le cap de Bonne-Espérance et les eaux territoriales mauriciennes est à prévoir. Cela pourrait ouvrir des opportunités dans le secteur du soutage au port. Ainsi, au milieu des perturbations, certaines opportunités peuvent également être exploitées.

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