À Baie-du-Tombeau, il existe encore un lieu où le temps semble suspendu. Derrière les murs discrets de St Malo Boutik, connue affectueusement comme «laboutik sinwa», se cache bien plus qu'un simple commerce de proximité. C'est une mémoire vivante, un pan d'histoire que son propriétaire, Chan Chung Yoong - Bobby, pour tous - continue de faire vivre, jour après jour.
Debout devant sa vieille boutique, Bobby incarne à lui seul cette époque révolue. Une époque où l'on venait autant pour acheter que pour échanger, où chaque client avait un nom, une histoire, un lien. «À 25 ans, je me suis lancé dans cette aventure. Et pendant plus de 50 ans, je suis toujours à St-Malo», confie-t-il avec une simplicité teintée de fierté.
À l'intérieur, l'ambiance n'a presque pas changé. Quelques journaux, des friandises, et surtout, cette présence chaleureuse qui attire encore les habitués. Certains s'arrêtent pour acheter, d'autres simplement pour discuter. Les conversations se mêlent aux souvenirs et Bobby, lui, se rappelle de tout - du quartier, des familles, des transformations.
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Mais derrière cette constance se dessine une réalité plus dure. «Après moi, ce livre se refermera», lâche-t-il, lucide. Car des laboutik sinwa comme la sienne, il n'en reste presque plus. Autrefois, Baie-du-Tombeau en comptait neuf. Aujourd'hui, sept ont fermé leurs portes, laissant place à deux supermarchés. «Les gens ne viennent plus comme avant. Ils préfèrent les grandes surfaces, les caddies...» observe-t-il.
St-Malo Boutik tient bon, comme un dernier rempart face à cette évolution. Mais pour combien de temps encore ? Bobby se souvient d'une autre époque : celle où le journal coûtait à peine quelques sous, où les clients prenaient leurs produits à crédit, inscrits sur un petit carnet, avant de régler en fin de mois. «Tout cela c'est fini», dit-il, sans nostalgie excessive, mais avec le constat d'un monde qui a changé.
Chaque jour, pourtant, il continue. Réveil à 3 heures du matin, ouverture de la boutique pour accueillir les livraisons, puis quelques heures derrière le comptoir. «C'est devenu une coutume», explique-t-il. Une routine qui donne du sens à ses journées.
Ce choix est aussi motivé par une volonté de rester actif. «Le docteur m'a conseillé de ne pas arrêter. Il faut bouger, sinon on tombe malade», confie-t-il. Il évoque ses amis, nombreux à avoir vu leur santé décliner après avoir cessé de travailler. Alors, après la boutique, Bobby s'occupe autrement : visites, balades, sorties à Grand Baie ou Mahébourg.
Et puis, il y a ces moments simples, comme lorsqu'il échange avec une cliente régulière, fidèle parmi les fidèles. Ces instants-là donnent encore vie à la boutique. Ils rappellent que, malgré tout, le lien humain subsiste. Mais l'avenir, lui, reste incertain. «Les jeunes ne veulent pas reprendre», dit-il, résigné. Et, avec lui, c'est tout un mode de vie qui pourrait disparaître.
Car St-Malo Boutik n'est pas qu'un commerce. C'est un symbole : celui d'une époque où l'on vivait au rythme du quartier, où l'on faisait confiance, où l'on prenait le temps. Aujourd'hui, Bobby en est le dernier gardien. Et chaque jour qui passe rapproche un peu plus ce monde de sa dernière page.