Sénégal: À la découverte du premier quartier des cheminots européens à Thiès

7 Avril 2026

Niché au coeur de la commune de Thiès-Est, la cité Ballabey, construite à l'époque pour les cadres européens des chemins de fer de l'Afrique occidentale française, a été la première cité résidentielle de la capitale du rail.

À l'entrée du quartier Ballabey, à Thiès, se dresse un monument installé au milieu du rond-point. C'est une statue, représentant un cheminot debout, vêtu de sa tenue de travail, un outil posé sur l'épaule. Peinte en rouge et blanc, elle attire le regard des passants. Mais avec le temps, la peinture a perdu de son éclat : les couleurs sont aujourd'hui ternies et les couches de peinture apparaissent défraîchies.

À quelques encablures de là, après avoir franchi la barrière du passage à niveau, l'atmosphère change brusquement. Les premières maisons du quartier se dévoilent et, avec elles, le calme. Loin de l'agitation des grandes artères de la ville, la tranquillité règne. Le silence ambiant n'est troublé que par le gazouillis des oiseaux qui, du haut de leur repaire, au sommet des arbres, forment pour les visiteurs un comité d'accueil.

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Les larges rues sablonneuses sont bordées de majestueux caïcédrats dont les branches étendues offrent une ombre bienvenue sous le soleil ardent de Thiès. De part et d'autre des allées se dressent des maisons basses aux murs parfois défraîchis et aux toits de tuiles marqués par le temps. Certaines habitations ont été modifiées, leurs occupants ont adapté l'architecture d'origine à leurs besoins actuels.

« C'est un quartier calme. On ne voit personne dehors », fait remarquer l'un des visiteurs. Situé dans la commune de Thiès-Est, le quartier Ballabey, rebaptisé quartier « Ibrahima Sarr » en 1985, a été, à l'époque, la première cité résidentielle de la capitale du rail.

Elle a été construite par l'administration coloniale pour loger le personnel expatrié blanc des chemins de fer. « Les travaux de la cité ont démarré en 1921 et le dernier lot de maisons a été achevé en 1928 », explique Ibra Sèye, délégué de quartier depuis 2014.

Rencontré dans sa maison située non loin de la grande mosquée, le sexagénaire, cheminot à la retraite, raconte l'histoire de ce quartier avec précision. « Ballabey était une cité résidence. Elle doit son nom d'origine à Jean Ballabey, premier directeur des Chemins de fer, qui a initié lui-même sa construction. Elle a été conçue pour rendre agréable le séjour des cadres cheminots métropolitains au Sénégal. C'était une belle cité, très paisible et bien sécurisée. Les cheminots blancs vivaient ici dans un grand confort », se souvient-il.

Une affirmation confirmée par M. Diagne, un cheminot à la retraite, rencontré non loin de la grande mosquée du quartier. Selon lui, Ballabey était, jadis, une ville à part à Thiès. Elle était entièrement gérée par les Chemins de fer, qui assuraient l'entretien du cadre de vie.

Problèmes d'eau et d'insécurité

À l'époque, la cité disposait d'infrastructures modernes pour son temps : un château d'eau alimentait régulièrement les habitations, les routes étaient goudronnées et un bâtiment appelé « la glacière » servait de chambre froide pour la conservation des produits alimentaires.

« Ballabey avait également un dispensaire ; un poste de police, une école et même un supermarché. Mais, ces endroits n'étaient pas accessibles à tout le monde. Ils étaient réservés aux Européens, aux premiers cadres africains des Chemins de fer ainsi qu'à leurs familles », explique M. Diagne.

Avant de poursuivre : « les habitants des cités voisines, comme Cité Pilot ou Médina Fall, pourtant eux aussi cheminots, n'osaient même pas s'aventurer dans ce quartier. Peu de personnes osaient y mettre les pieds. Il y avait une frontière qui séparait les cadres européens et les autres ».

Avec le temps, la cité a perdu de son éclat. Les maisons sont délabrées, certaines infrastructures ont disparu et la voirie s'est détériorée. Les anciens jardins ont été abandonnés, laissant place à des espaces aujourd'hui presque vides.

« Le forage ne fonctionne presque plus. C'est pourquoi nous connaissons régulièrement des pénuries d'eau. Nous souhaitons être raccordés au réseau de la Sones », plaide Ibra Sèye.

Autre inquiétude pour les habitants : la sécurité. Jadis très sécurisé, le quartier fait face aujourd'hui à une grande insécurité.

En effet, l'histoire de Ballabey a pris un tournant en 1985, lors de la célébration du centenaire des Chemins de fer. Les syndicats avaient, à cette occasion, décidé de rebaptiser le quartier en hommage à Ibrahima Sarr, figure emblématique de la lutte des cheminots.

Ce dernier s'était illustré lors de la grande grève déclenchée le 10 octobre 1947, durant laquelle les travailleurs du rail revendiquaient l'égalité salariale avec leurs collègues européens, l'intégration des auxiliaires et des allocations familiales.

Malgré ce changement symbolique, le quartier conserve toujours son nom d'origine sur le plan administratif. « Le décret dit toujours Ballabey. Mais, il est devenu un quartier comme les autres », précise le délégué, révélant que les concessions sont au nombre de 158.

Les occupants, poursuit-il, ont longtemps mené un combat pour obtenir la rétrocession des maisons. Si une partie d'entre eux a pu obtenir gain de cause, la situation reste compliquée pour les familles des cheminots décédés.

« Sur les 158 maisons, une cinquantaine de titulaires sont décédés. Leurs familles vivent toujours ici, mais elles n'ont pas encore reçu leur rétrocession », regrette M. Sèye, non sans indiquer qu'ils poursuivent le combat.

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