La réponse du Premier ministre Navin Ramgoolam à une question du député Raviraj Beechook hier a levé le voile sur l'un des dossiers financiers les plus sensibles de ces dernières années à Maurice. Au coeur des débats : la situation alarmante de Silver Bank Ltd, marquée par de graves irrégularités, une gestion controversée et des soupçons de détournements à grande échelle.
D'entrée de jeu, le chef du gouvernement a confirmé que la banque n'a pas soumis ses comptes audités pour les exercices 2022 et 2023, contrairement aux obligations prévues par la loi bancaire.Le dernier bilan disponible remonte à 2021.
Cette situation s'explique notamment par l'incapacité de Silver Bank à désigner un auditeur externe, les cabinets ayant refusé de s'engager en raison des informations défavorables entourant l'homme d'affaires Prateek Gupta, déjà cité dans l'affaire Trafigura, ainsi que son épouse Ginni Gupta, présentée comme l'ultime bénéficiaire économique de la banque.
«Axis of evil»
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Le Premier ministre a également pointé les conditions dans lesquelles Silver Bank a été constituée, notamment à travers l'acquisition de BanyanTree Bank en 2021. Il a dénoncé une décision «scandaleuse et suspecte» du conseil d'administration de la Banque de Maurice (BoM), qui avait autorisé une participation de 75 % à un seul actionnaire, en dérogation aux règles limitant normalement cette participation à 10 %.
Pour Navin Ramgoolam, cette situation révèle l'existence d'un «axis of evil» dès l'implantation de la banque dans la juridiction mauricienne, allant jusqu'à qualifier certaines pratiques de «mafia style» sous l'ancien régime.
L'un des aspects les plus préoccupants concerne l'implication directe de fonds publics. Le Premier ministre a révélé que des organismes publics et parapublics avaient investi un total de Rs 3,55 milliards dans Silver Bank. À fin février 2026, environ Rs 907 millions restaient encore déposées.
Parmi les institutions concernées figurent le Covid-19 Projects Development Fund, la National Insurance Co. Ltd, la NIC General Insurance, la municipalité de Curepipe et le Sugar Insurance Fund Board. Selon Navin Ramgoolam, ces placements auraient été effectués dans le but d'améliorer artificiellement la situation financière de la banque.
Il évoque des décisions dictées par les plus hautes autorités de l'ancien gouvernement, en contradiction avec des directives antérieures recommandant des placements plus sûrs, notamment dans des instruments duTrésor.
L'affaire a pris une tournure pénale après une déclaration du conservateur en janvier 2025, après le changement de gouvernement. Le dossier a été transmis à la Financial Crimes Commission, déclenchant une vaste enquête pour blanchiment d'argent.
Les autorités ont déjà procédé à l'arrestation de deux suspects pour «conspiracy to commit money laundering». Par ailleurs, une demande a été adressée à Interpol pour l'émission d'une notice rouge visant Prateek Gupta.
Les investigations révèlent qu'environ Rs 7,9 milliards auraient été détournées et transférées vers plusieurs juridictions étrangères liées à Gupta. Des démarches d'entraide judiciaire sont en cours avec plusieurs pays, dont le Royaume-Uni, les États-Unis, les Émirats arabes unis, Singapour et les Seychelles.
«Fraude délibérée»
Parallèlement, un auditeur interne aurait mis au jour des prêts douteux totalisant Rs 7,7 milliards, accordés à des entités affiliées à Gupta, et des transferts directs de Rs 18 millions. Fait troublant : cet auditeur a été suspendu alors même que ses révélations ont contribué à exposer l'ampleur du problème.
Placée sous administration conservatoire en février 2024, Silver Bank a finalement vu cette mesure levée fin mars 2026, la BoM ayant décidé de nommer un administrateur judiciaire (receiver) face à l'absence de solution viable de reprise.
Plusieurs investisseurs s'étaient pourtant manifestés, mais les propositions soumises n'ont pas été jugées satisfaisantes, notamment en raison d'un manque de transparence sur l'origine des fonds. À ce jour, aucune offre complète n'a été validée.
Les chiffres avancés par le conservateur sont particulièrement alarmants : sur un portefeuille de prêts estimé à Rs 8,3 milliards, pas moins de Rs 8,1 milliards étaient considérées comme non performantes. Depuis la mise sous administration, seules Rs 209 millions ont pu être récupérées.
Face à ces éléments, Navin Ramgoolam parle d'un «schéma clair de mauvaise gestion et de fraude délibérée», tout en pointant des failles majeures dans les mécanismes de contrôle de l'époque.
Le Premier ministre a réaffirmé la volonté de son gouvernement de protéger la réputation du secteur financier. Il a annoncé un renforcement du cadre légal, notamment à travers un projet de loi visant à intensifier la lutte contre le blanchiment d'argent et prévenir de telles dérives à l'avenir.