Sénégal: Protocole d'accord avec les États-Unis - Le pays teste un nouveau modèle de financement de la santé

analyse

Le Sénégal et les États-Unis ont signé, le 13 mars 2026, un protocole d'accord quinquennal (2026-2030) d'une valeur de 135 millions de dollars. Cette coopération bilatérale vise essentiellement le renforcement du système sanitaire sénégalais.

Cependant, elle intervient dans un contexte particulier marqué par une volonté de restructuration profonde des finances publiques par les autorités sénégalaises après les audits de 2024-2025, et par la projection de l'agenda « Sénégal 2050 » vers la souveraineté économique.

En tant que chercheur, j'ai étudié l'économie de la santé et la mise en oeuvre des politiques publiques au Sénégal. Selon moi, l'analyse de cet accord, au-delà d'une lecture médico-technique, doit s'articuler autour de deux perspectives : la capacité de transformation du système de santé et le contexte économique et budgétaire sénégalais.

Implications pour le système de santé

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L'accord vise à renforcer plusieurs dimensions clés du système de santé sénégalais, à savoir : la surveillance épidémiologique, les capacités des laboratoires, la digitalisation, les ressources humaines et la lutte contre les maladies prioritaires, notamment celles liées à la santé maternelle et néonatale, et la lutte contre les maladies infectieuses (VIH, paludisme, tuberculose).

Plus concrètement, le volet médico-technique de l'accord vise à consacrer une rupture avec le modèle de soins palliatifs actuel pour une approche préventive et une meilleure utilisation du numérique.

Ainsi, l'efficacité de ce protocole ne repose pas seulement sur l'injection de fonds, mais sur sa capacité à transformer structurellement l'offre de soins à travers trois leviers stratégiques majeurs.

Le premier levier est la transition numérique par la digitalisation du système d'information sanitaire (SIS). Ce pilier doit permettre une allocation plus rationnelle des ressources, limitant les gaspillages et optimisant la gestion des médicaments. En effet, alors que les médicaments représentent 52,1 % des dépenses directes de santé des Sénégalais, l'optimisation de la chaîne de distribution est plus que nécessaire pour transformer la gestion des produits pharmaceutiques, qui pèsent pour 68,5 % dans les charges des structures de soins.

Ainsi, le protocole d'accord prévoit l'interconnexion des structures de santé, permettant un suivi en temps réel de la disponibilité des intrants et une meilleure traçabilité des financements.

Le deuxième levier est la souveraineté épidémiologique par la mise aux normes de laboratoires régionaux.

Le protocole d'accord ambitionne de renforcer les capacités de diagnostic rapide pour garantir efficacement une sécurité sanitaire nationale. Cela passe par la mise à disposition de laboratoires régionaux répondant aux normes requises pour la prise en charge des demandes de diagnostic dans les délais. En outre, il s'agira pour les différentes régions du Sénégal de réduire leur dépendance aux infrastructures de la capitale.

En effet, Dakar concentre encore plus de 60 % des spécialistes.

Le troisième levier est l'optimisation du capital humain et la promotion de l'équité sociale. Parmi les cibles de l'accord figure la réduction drastique de la mortalité maternelle et néonatale, un indicateur de développement humain fondamental. Selon l'Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD), au Sénégal, sur 1000 enfants nés vivants, 48 n'atteignent pas leur premier anniversaire et 66 décèdent avant leur cinquième anniversaire. La mortalité infantile est évaluée à 30,5º/₀₀.

Le taux de mortalité maternelle est évalué à 26 décès maternels pour 100 000 femmes de 15-49 ans avec des disparités régionales. À cet effet, le programme compte renforcer les investissements dans la formation continue du personnel soignant et le déploiement de sages-femmes et d'infirmiers spécialisés dans les zones rurales. Cela permet au Sénégal d'améliorer la Couverture sanitaire universelle (CSU). En effet, la CSU garantit que toute personne, sans distinction, puisse accéder à des services de santé essentiels de qualité (prévention, traitement, réadaptation, soins palliatifs) au moment voulu, sans être confrontée à des difficultés financières.

Entre consolidation et souveraineté

Le principal intérêt de ce protocole d'accord de 135 millions de dollars réside dans sa structure financière différentes des modèles traditionnels fréquents. En effet, le Sénégal contribue à plus de la moitié du financement, soit 72 millions de dollars via le budget de l'État. Cette contribution majoritaire traduit une volonté de transition vers un financement domestique et, par conséquent, vers une souveraineté sanitaire.

Cette orientation est cohérente avec les nouvelles politiques publiques, notamment avec le Plan de redressement économique et social du Sénégal, qui met l'accent sur la souveraineté économique et la réduction de la dépendance extérieure.

Toutefois, à l'instar des autres départements, le budget alloué au ministère de la Santé et de l'Hygiène publique reste sous tension. Bien que les dépenses de santé progressent en valeur absolue (autour de 444 millions USD en 2025, puis environ 460 millions USD en 2026), elles peinent à atteindre les 15 % des dépenses publiques recommandées par la Déclaration d'Abuja.

Elles tournent autour de 5 à 6 % dans ces dernières lois de finances 2024-2025.

L'intégration de ce protocole d'accord dans le budget national, malgré son importance, doit composer avec une réalité financière complexe. Les audits commandités par les nouvelles autorités en 2024 ont révélé que le déficit budgétaire moyen sur la période 2019-2023 s'élevait à 10,4 % du PIB, soit plus du double des chiffres précédemment annoncés et supérieur à la norme communautaire. Le budget 2026, arrêté à 12,46 milliards USD, marque une volonté de reprise en main, avec un déficit projeté à 5,3 % du PIB (avec un objectif de le ramener à la norme communautaire de 3 %).

Le financement de cet accord, qui repose sur une contribution domestique de 53 % du montant total (soit 72 millions de dollars), contraint l'État à une mobilisation accrue des recettes fiscales, avec un objectif de pression fiscale fixé à 23,2 % du PIB.

Parallèlement, la dette publique réévaluée a fortement augmenté, dépassant 100 % du PIB, franchissant ainsi largement le seuil de convergence de l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) fixé à 70 %.

Cela réduit considérablement les marges de manoeuvre budgétaire du Sénégal. Ainsi, le service de la dette absorbe plus de 1 190 milliards FCFA (environ 2 milliards USD) en 2026. L'accord sanitaire devra réussir le pari d'une allocation efficiente. Il s'agit de transformer une dépense sociale en investissement de croissance.

En outre, l'amélioration de la santé des populations à travers notamment l'espérance de vie à la naissance qui est actuellement à 68,9 ans au niveau national contre une moyenne mondiale de 73,8, devra contribuer à atteindre les objectifs de croissance visées, nécessaires pour désendetter le pays à long terme.

Par ailleurs, outre les implications financières et économiques, cet accord constitue un label de confiance, dans un contexte où le pays tente de sortir d'une zone de turbulences financières. Ce partenariat, appuyé par les exercices de transparence des nouvelles autorités et les orientations ambitieuses des politiques publiques (Vision Sénégal 2050, Plan de redressement économique et financier...), est un signal de crédibilité envoyé aux investisseurs internationaux et partenaires bilatéraux et multilatéraux.

Un pari sur l'avenir

En définitive, le protocole d'accord Sénégal-Etats-Unis dans le domaine de la santé dépasse une simple aide au développement. Il s'agit aussi d'un test d'efficacité et de viabilité pour la nouvelle politique de souveraineté économique et financière du pays, dans un contexte de marge de manoeuvre budgétaire faible.

Cependant, le succès de ce programme dépend de la capacité du Sénégal à transformer ces ressources en résultats sanitaires mesurables (baisse de la mortalité, digitalisation complète, maîtrise des maladies émergentes...) tout en maintenant une discipline fiscale face à une dette publique qui reste la contrainte principale de l'économie sénégalaise.

Ibrahima Thiam, enseignant-chercheur, Université Iba Der Thiam de Thiès

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