Être enceinte ne devrait pas être synonyme de rupture, encore moins d'exil. Pourtant, pour de nombreuses habitantes d'Agaléga, la maternité s'accompagne d'un parcours semé d'obstacles. Dès les premiers mois de leur grossesse, elles doivent rejoindre Maurice, loin de leurs repères, leur famille et, bien souvent, leur emploi. Une situation qui soulève interrogations et inquiétudes, tant des concernées que des acteurs associatifs. Parmi eux, Laval Soopramanien, président de l'association Les Amis d'Agaléga, plaide pour une réflexion de fond : pourquoi ne pas doter l'hôpital de l'archipel des équipements nécessaires pour permettre aux femmes d'y accoucher en toute sécurité ?
Le départ des futures mères pour Maurice intervient généralement après les trois premiers mois de grossesse, en raison du manque de suivi spécialisé dans l'archipel. Marie (*), enceinte de plusieurs mois, raconte ce bouleversement avec sobriété : «Il faut alors laisser notre travail et nos familles pour venir à Maurice.» Derrière ces mots, une réalité bien plus lourde. Quitter son environnement, son travail et s'adapter à une nouvelle vie, souvent sans accompagnement. «On nous demande de prendre dans nos congés et dans certains cas, dans notre congé de maternité. Mais cela n'est pas possible», confie-t-elle. Une situation qui suscite incompréhension et frustration. Une contrainte qui accentue le sentiment d'injustice et d'impuissance.
Au-delà de l'aspect professionnel, l'éloignement familial pèse lourd. Elles n'ont souvent pas de proches à Maurice pour les épauler durant cette période délicate. À cela s'ajoute une incertitude persistante : leur retour dans l'archipel après l'accouchement «Est-ce que nous allons devoir attendre le bateau ? Dans quel délai ? Nous n'avons pas de réponses», déplore une autre future maman.
Sur le plan financier, la situation est tout aussi délicate. Les femmes enceintes perçoivent une allocation mensuelle de Rs 4000 pour subvenir à leurs besoins à Maurice. Une aide jugée largement insuffisante en regard du coût de la vie. «Nous devons payer le loyer, l'eau, l'électricité, sans oublier les déplacements fréquents à l'hôpital pour les suivis médicaux», explique Marie.
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Face à ces difficultés, l'association tente d'aider, malgré ses moyens limités. Laval Soopramanien souligne que plusieurs femmes doivent être prises en charge par Les Amis d'Agaléga, faute de solutions alternatives. «Nous ne disposons pas de suffisamment de places pour accueillir tout le monde.» Il rappelle la décision prise en 2017 de permettre aux Agaléennes enceintes de séjourner à Maurice avec une allocation. Ce qui avait apporté un certain soulagement, mais ne semble plus appliquée aujourd'hui.
Laval Soopramanien insiste sur la différence de contexte. «Sur leur archipel, elles peuvent compter sur leur famille et leur entourage. À Maurice, elles sont déracinées.» Pourquoi, dit-il, ne pas leur permettre d'accoucher dans leur environnement familier et rassurant ? Il faut toutefois noter qu'il existe un hôpital moderne - destiné aux Indiens et pas aux Agaléens - qui ne dispose pas de spécialistes. Par ailleurs, le ministère de la Santé ne possède ni hôpital moderne, ni spécialistes, ni obstétriciens, ni service de néonatologie (nursery), ni les équipements nécessaires pour assurer un accouchement.
Au-delà des infrastructures, c'est toute une organisation à repenser pour offrir un accompagnement digne aux futures mères. Pour les Agaléennes, l'enjeu est clair : pouvoir vivre leur grossesse sereinement, sans devoir sacrifier leur stabilité, leur emploi et leur équilibre familial. Accoucher chez soi, entourée des siens, reste une aspiration simple, mais aujourd'hui encore difficile à atteindre.