Ile Maurice: Diversifier les sources pour parer aux ruptures

Depuis la fin février, les tensions au Moyen-Orient commencent à se faire sentir bien au-delà de la zone de conflit. Dans les pharmacies, un comportement discret mais significatif est constaté. Certains patients, en particulier ceux souffrant de maladies chroniques, achètent désormais deux à trois mois de traitement au lieu d'un seul. Cette anticipation est motivée à la fois par la crainte de futures difficultés d'approvisionnement et par celle d'une hausse progressive des prix.

Une démarche qui peut accélérer les ruptures de stock considérant l'impact du conflit sur l'approvisionnement. De plus, même avant le conflit, certains produits pharmaceutiques manquaient déjà régulièrement depuis le Covid-19. Bien que pour l'heure, aucune rupture majeure liée au conflit n'a été constatée localement, les acteurs du secteur restent attentifs à une chaîne d'approvisionnement mondiale déjà fragilisée.

«Bien avant le conflit au Moyen-Orient, nous faisions déjà face à un manque de certains médicaments. Parmi ceux qui font défaut figurent notamment Bactiflox, Olbas Oil, Neurorubin en ampoules et en comprimés, ainsi qu'Asacol. Les fournisseurs nous indiquent régulièrement que les produits seront disponibles le mois suivant, mais ces délais sont souvent repoussés. Lorsqu'un médicament arrive enfin après une longue attente, il est livré en quantités limitées. Les patients qui en ont besoin ont alors tendance à en acheter davantage que d'habitude», nous explique un opérateur du secteur pharmaceutique.

Diagnostic : Stable, pour le moment

Suivez-nous sur WhatsApp | LinkedIn pour les derniers titres

L'escalade militaire, marquée par des frappes américaines et israéliennes contre l'Iran suivies de représailles dans la région, a rapidement désorganisé plusieurs routes stratégiques du commerce international. Des hubs aériens ont été perturbés, certaines voies maritimes fonctionnent au ralenti, et le transport mondial de marchandises - des médicaments au pétrole en passant par les denrées alimentaires - subit désormais de fortes contraintes.

Cette situation intervient dans un contexte déjà sous pression. Selon la Banque mondiale et les dernières analyses du Fonds monétaire international (FMI), près de 70 % des navires ont été contraints de modifier leur trajet depuis les tensions en mer Rouge, en contournant désormais l'Afrique. Ce basculement logistique rallonge les délais de livraison de 15 à 25 jours, un facteur particulièrement critique pour les produits de santé.

Le secteur pharmaceutique est en effet fortement dépendant de ces circuits internationaux. D'après la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), une part importante des flux mondiaux de médicaments et de leurs intrants transite par le Golfe et le canal de Suez. L'Inde et la Chine assurent à eux seuls entre 60 % et 70 % des importations pharmaceutiques du continent africain, tandis que, selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS), l'Afrique importe entre 70 % et 90 % des médicaments qu'elle consomme. La Banque africaine de développement souligne par ailleurs que la production locale ne couvre qu'une part très limitée des besoins.

Dans ce système très interconnecté, les retards logistiques touchent d'abord les produits les plus sensibles. Vaccins, insuline ou biothérapies nécessitent des chaînes du froid strictes et des délais maîtrisés. Or, les détours imposés aux navires et les ajustements des routes aériennes compliquent de plus en plus ces exigences, fragilisant l'intégrité de certaines cargaisons.

Parallèlement, les coûts du transport connaissent une hausse importante. La CNUCED estime que le fret maritime a augmenté de 150 % à 300 % sur certaines routes reliant l'Asie à l'Afrique. Dans le même temps, la Banque mondiale observe une forte hausse des primes d'assurance dans les zones à risque, parfois multipliées par deux ou trois. Ces surcoûts s'accumulent tout au long de la chaîne et finissent par peser sur le prix final des médicaments importés, le transport pouvant représenter jusqu'à 50 % du coût total dans certains cas.

Face à ces contraintes, les acteurs du secteur adaptent leurs itinéraires. Certains privilégient des routes alternatives via Istanbul, rallongeant les délais de deux à cinq jours, tandis que d'autres contournent le continent africain par le cap de Bonne-Espérance. Mais ces solutions restent coûteuses, notamment en raison de la hausse du prix du pétrole, qui alourdit l'ensemble des opérations logistiques.

Le modèle actuel de la chaîne pharmaceutique mondiale accentue également cette vulnérabilité. Il repose sur une organisation fragmentée mais interdépendante : un principe actif peut être fabriqué en Chine, transformé en Inde, puis expédié vers l'Afrique via Dubaï, devenu un hub central du secteur. Or, ce maillon est aujourd'hui fragilisé. Le port de Jebel Ali, à Dubaï, fonctionne au ralenti, tandis que les tensions dans le Golfe et les incertitudes autour du détroit d'Ormuz perturbent les flux maritimes et aériens.

Dans ce contexte, les défaillances logistiques représentent déjà près de 50 % des ruptures de stocks de médicaments essentiels en Afrique, selon les données de l'OMS, illustrant une vulnérabilité structurelle largement documentée.

Selon une source du secteur pharmaceutique, à Maurice, la situation reste pour l'instant sous contrôle. Les importateurs disposent de stocks couvrant généralement trois à six mois de consommation, ce qui permet d'amortir les perturbations à court terme. En outre, les sources d'approvisionnement sont diversifiées : Inde, Europe - notamment le Royaume-Uni et la France - Afrique du Sud, Taïwan, Bangladesh et Pakistan.

Seule une quinzaine de médicaments, principalement des antibiotiques, vitamines et relaxants musculaires, provient directement de la zone de conflit via un unique grossiste. L'impact direct sur l'approvisionnement local demeure donc limité à ce stade.

Le principal point de fragilité se situe toutefois au niveau des routes de transit. Une part importante des médicaments en provenance d'Inde et du Pakistan transite encore par Dubaï, notamment via le port de Jebel Ali, avant d'être acheminée vers Maurice. Une perturbation prolongée dans cette zone, ou une fermeture totale du détroit d'Ormuz, pourrait rapidement désorganiser ces flux.

À cela s'ajoute la hausse des coûts du fret aérien et maritime. Certains vols européens doivent déjà contourner des zones sensibles, ce qui renchérit le transport, même si le recours à l'aérien reste réservé aux situations d'urgence.

Prescription : Prévenir les pénuries

Dans ce contexte, où le manque de médicaments est récurrent et face aux risques liés au conflit au Moyen-Orient, Siddique Khodabocus, président de l'Association des petits et moyens importateurs de produits pharmaceutiques, réitère sa demande d'autoriser l'importation parallèle afin de remédier aux ruptures de médicaments. «Il faut lever le monopole. La santé ne doit pas être un monopole, c'est un droit fondamental pour tous.»

La question de l'importation parallèle renvoie toutefois à un équilibre délicat entre la protection des droits exclusifs de distribution détenus par certains opérateurs et la nécessité de garantir un accès plus large et plus abordable aux médicaments.

Il rappelle que le manifeste électoral de l'Alliance du changement et son discours programme prévoient cette mesure. Le Budget 2025-2026 le confirme avec une mesure qui prévoit la création d'un comité de pilotage de haut niveau pour accélérer la mise en place du cadre légal afin de permettra de réduire les prix des médicaments tout en garantissant leur qualité et leur efficacité.

Selon lui, cette autorisation est nécessaire pour diversifier les sources d'approvisionnement afin d'éviter des manques de médicaments sur le marché. «Si un médicament n'est pas disponible en France, nous pourrons l'obtenir en Inde ou dans d'autres pays qui produisent le même produit, selon les mêmes normes et laboratoires.»

Il est considéré que l'introduction de l'importation parallèle pourrait également stimuler la concurrence sur le marché et, à terme, contribuer à un meilleur prix pour les malades. Certains acteurs du secteur estiment toutefois que cette approche nécessite des garanties strictes, notamment en matière de traçabilité, de respect des normes internationales et de sécurisation de la chaîne d'approvisionnement.

Le président de l'association met en garde contre l'impact du conflit actuel au Moyen-Orient sur le marché pharmaceutique : «Les produits dérivés du pétrole, comme l'aluminium et le plastique utilisés pour les emballages, sont également touchés. Tout cela risque de provoquer de nouvelles ruptures et d'augmenter les prix pour les consommateurs.»

Siddique Khodabocus, président de l'Association des petits et moyens importateurs de produits pharmaceutiques.

Il insiste enfin sur la nécessité que les autorités accompagnent le secteur pour ouvrir le marché et sécuriser l'approvisionnement afin d'éviter que la pénurie ne s'aggrave dans les semaines à venir. Il existe des génériques pour 80 % des médicaments, à meilleur marché, malheureusement les patients recherchent les marques de référence. Il faut ouvrir le marché mais mettre en place une structure pour vérifier le produit et la qualité, selon Siddique Khodabocus.

Alternative : Les génériques

Dans le débat sur l'accès aux médicaments, une inquiétude plus discrète persiste : celle liée aux médicaments génériques. Bien qu'ils soient essentiels pour rendre les traitements plus accessibles, ils continuent de susciter la méfiance chez une partie des patients.

Pour certains, un médicament générique est encore perçu comme moins efficace. Cette perception repose souvent sur des idées reçues ou des expériences individuelles, davantage que sur des données scientifiques. Pourtant, les autorités sanitaires rappellent que les génériques répondent aux mêmes exigences de qualité, de sécurité et d'efficacité que les médicaments princeps.

Cette équivalence est encadrée par des contrôles stricts et des normes internationales. Le principe actif est identique, tout comme l'effet thérapeutique attendu. Seuls les excipients, c'est-à-dire les substances qui accompagnent le principe actif, peuvent varier, sans altérer l'efficacité du traitement dans la grande majorité des cas.

Malgré ces garanties, le doute persiste. Certains patients associent encore petit prix et qualité moindre. D'autres évoquent des différences de tolérance ou d'efficacité ressentie, sans confirmation médicale systématique.

«Je sais que le médecin dit que c'est identique, mais je n'ai pas toujours la même confiance», confie Brinda Saraspadee, patiente. Comme elle, d'autres expriment une incertitude difficile à lever au comptoir.

Cette hésitation est parfois liée à l'habitude. Après des années sous un même traitement, le changement, même minime, peut être vécu avec prudence. «Quand on prend un médicament depuis longtemps, on préfère ne pas changer. Même si on me dit que c'est pareil, j'ai besoin d'être rassurée», explique Fazila Moolkea, une autre patiente. «Moi, je préfère rester sur la marque d'origine. Même si c'est plus cher, je me sens plus en confiance», reconnaît un autre patient rencontré en pharmacie. Un choix qui illustre l'écart entre la réalité scientifique et le ressenti individuel. Parfois, la méfiance naît aussi d'une impression de différence après substitution. «J'ai essayé une fois un générique, mais je n'étais pas très à l'aise. Je suis retourné à l'ancien», raconte un patient, sans pouvoir en identifier clairement la cause.

Médicaments subventionnés : les prix restent élevés

Rappelons que depuis le 15 janvier 2026, l'État suventionne à Maurice et à Rodrigues onze catégories de produits, avec Rs 50 accordées sur les boîtes vendues à Rs 100 ou plus.

Initialement annoncée le 19 décembre pour les antidiabétiques, antihypertenseurs et médicaments cardiovasculaires, la mesure a été étendue aux antiacides, anticancéreux, produits biologiques, inhalateurs, vaccins, analgésiques/antipyrétiques, anthelminthiques et antifongiques. Cette initiative visait à stabiliser les prix et à alléger la charge financière des familles, garantissant l'accès aux médicaments essentiels.

Mais, «même en supprimant toutes les marges de profit, le coût reste élevé en raison du facteur coût de production, matière première, transport, devise, entre autres. Le problème est de trouver un moyen pour que les gens puissent les payer», explique Siddique Khodabocus. Avec l'effet domino du conflit au Moyen-Orient, une hausse des prix à la source et à l'arrivée n'est pas écartée. Selon lui, le gouvernement pourrait envisager de donner aux patients une carte leur permettant de créditer un petit montant pour couvrir l'achat de leurs médicaments non disponibles à l'hôpital. Il propose également une contribution pour la santé. «Si l'on souhaite bénéficier des services privés, il faut s'y préparer. On ne peut pas tout avoir gratuitement. Maurice est un pays où la marge de profit dans le secteur pharmaceutique est basse, et pourtant les prix restent élevés. Il y a plusieurs points à revoir.» Siddique Khodabocus déplore par ailleurs un manque de considération concernant les propositions déjà soumises au gouvernement.

AllAfrica publie environ 600 articles par jour provenant de plus de 90 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.