À Maurice, la présence de travailleurs étrangers demeure un pilier essentiel de plusieurs secteurs clés. Mais derrière les chiffres, une réalité plus complexe se dessine, entre besoins économiques, zones d'ombre et renforcement des contrôles.
Le Premier ministre, Navin Ramgoolam, a annoncé des chiffres le mardi 31 mars, au Parlement. Au 27 mars, 64 165 travailleurs étrangers sont employés dans le pays, 50 234 avec un permis de travail sous la Non-Citizens (Employment Restriction) Act ; et 13 931 avec un Occupation Permit délivré sous l'Immigration Act. Ils sont majoritairement actifs dans la manufacture, la construction, l'agriculture, le tourisme et les PME.
Mais cette dépendance croissante s'accompagne de défis majeurs. Selon le Passport and Immigration Office, 6 926 étrangers sont en situation de dépassement de séjour. Un chiffre préoccupant, révélateur de dysfonctionnements dans le système. Parmi eux, 2 819 ont été signalés comme disparus par leur employeur, 2 698 attendent le renouvellement de leur permis expiré, et 1 409 n'ont entrepris aucune démarche de régularisation.
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Parallèlement, 6 656 étudiants étrangers disposent d'un permis de résidence valide, leur permettant de travailler jusqu'à 20 heures par semaine sans permis spécifique. Une flexibilité aujourd'hui dans le viseur des autorités, qui envisagent d'imposer aux institutions une responsabilité accrue dans l'encadrement de ces emplois.
Face à cette situation, le gouvernement a intensifié les contrôles. En 2025, 97 opérations ont mené à l'arrestation et au rapatriement de 944 étrangers. Depuis le début de 2026, 24 opérations ont déjà permis l'expulsion de 151 personnes. Une tendance qui s'inscrit dans une volonté affichée de mieux réguler la présence étrangère sur le territoire.
Contrôles et dérives
De nouvelles mesures sont également à l'étude, notamment l'introduction d'un permis combiné travail résidence doté d'un code QR et un système renforcé pour responsabiliser les employeurs. L'objectif : limiter les abus et améliorer la traçabilité des travailleurs.
Car, sur le terrain, les dérives sont bien réelles. Le syndicaliste Fayzal Ally Beegun évoque des pratiques inquiétantes de certains agents recruteurs. «Des travailleurs se font confisquer leur passeport à leur arrivée, ce qui est illégal et s'apparente à du trafic humain. On leur promet des conditions décentes (logement et repas gratuits), mais la réalité est toute autre», explique-t-il.
Dans les faits, ces prestations sont souvent déduites du salaire, parfois à plus de Rs 3 000. Pire encore, des dortoirs censés accueillir quelques personnes se retrouvent surpeuplés, abritant jusqu'à une vingtaine de travailleurs dans une chambre dans des conditions précaires. À cela s'ajoutent les déductions fiscales, réduisant considérablement les revenus nets envoyés aux familles restées au pays.
«Ces travailleurs ne viennent pas à Maurice pour souffrir», insiste-t-il. La fermeture soudaine d'usines complique davantage leur situation. Certains sont transférés d'un site à un autre sans préavis, tandis que d'autres choisissent de fuir, redoutant un retour au pays sans avoir remboursé leurs dettes. «Ils ont été trompés dès le départ et finissent par basculer dans l'illégalité pour survivre», ajoute le syndicaliste, qui plaide pour une amnistie et une approche plus humaine.
Même constat du côté de Reeaz Chuttoo, président de la Confédération des travailleurs des secteurs public et privé, qui dénonce l'essor d'un marché parallèle alimenté par des agents recruteurs opérant ouvertement sur les réseaux sociaux. «Ces individus agissent à visage découvert, ce qui laisse penser qu'ils bénéficient de protections. Mais au-delà de l'exploitation des travailleurs étrangers, c'est le travail décent à Maurice qui est menacé», prévient-il.
Selon lui, la possibilité de recruter une main-d'oeuvre étrangère à bas coût pourrait inciter certains employeurs à délaisser les travailleurs locaux. «Pourquoi engager un Mauricien avec des droits et des attentes, quand on peut disposer d'une main-d'oeuvre flexible, moins coûteuse et corvéable ?» interroge-t-il, pointant un risque accru de tensions sociales, voire de dérives xénophobes.
Employeurs abusifs
Ashvin Gudday, négociateur de la General Workers Federation, abonde dans le même sens. S'il reconnaît le rôle complémentaire des travailleurs étrangers dans l'économie, il s'inquiète de l'absence de régulation depuis la suppression du ratio encadrant leur nombre. «La situation devient incontrôlable. Il existe un risque réel de marché parallèle, avec des abus et une exploitation accrue», souligne-t-il.
Il évoque également les raisons qui poussent certains travailleurs à disparaître : conditions de travail difficiles, non-respect des contrats, voire violences. «Certains préfèrent fuir pour tenter de trouver mieux ailleurs.» Le cas des 1 409 travailleurs sans statut connu suscite aussi des inquiétudes. «On ignore où ils se trouvent. Cela peut générer un sentiment d'insécurité et accentuer la perception d'une concurrence déloyale», ajoute-t-il, rappelant que le coût moindre d'un travailleur étranger peut alimenter la frustration chez certains Mauriciens.
Pour le syndicaliste, il est impératif d'agir à plusieurs niveaux : sanctionner les employeurs abusifs, démanteler les réseaux illégaux, améliorer les conditions de logement et harmoniser les politiques, notamment sur les barrières linguistiques. «On ne peut pas criminaliser uniquement les travailleurs. Il faut aussi s'attaquer à ceux qui profitent du système», insiste Ashvin Gudday.
Du côté du ministère du Travail, des enquêtes ont déjà été ouvertes contre des agences opérant illégalement via les réseaux sociaux. Certaines pratiques, comme la sous-traitance de travailleurs étrangers sans autorisation, sont assimilées à du trafic humain. Les cas avérés sont transmis à la police après investigation.
Dans ce contexte, l'enjeu est de taille : trouver un équilibre entre les besoins économiques du pays et le respect des droits humains. Car si les travailleurs étrangers contribuent à soutenir des secteurs essentiels, leur encadrement demeure un défi majeur.
Anciens employés de Star Knitwear : L'attente se prolonge, la colère monte
Ils espéraient des réponses, mais repartent avec davantage d'incertitudes. Une nouvelle fois, d'anciens employés de Star Knitwear se sont rassemblés devant le ministère du Travail, à Victoria House, le mercredi 1eᣴ avril, dans l'attente d'une issue. Pour l'heure, la situation reste bloquée. Marqués par l'inquiétude, ces travailleurs, dont certains ont consacré jusqu'à 38 ans à l'usine, peinent à envisager l'avenir. Leur représentant, Ravi Ladoua, évoque un «statu quo» préoccupant. Selon lui, le ministre du Travail, Reza Uteem, aurait souligné que l'endettement de l'entreprise - dépassant un milliard de roupies - complique tout paiement. Les actifs devront d'abord servir à rembourser les créanciers, laissant planer l'incertitude d'une éventuelle compensation. L'annonce a provoqué une vive émotion. «Certains n'ont pu retenir leurs larmes», raconte Ravi Ladoua. À l'approche de la retraite, beaucoup se retrouvent sans ressources, dans un contexte où la majorité a dépassé les 55 ans, rendant toute réinsertion difficile.
Face à cette détresse, une demande a été faite pour le déblocage du «Wage Guarantee Fund», notamment pour les licenciés de janvier et le règlement de salaires impayés. Le syndicaliste Fayzal Ally Beegun déplore une frustration grandissante, évoquant aussi le cas de PADCO, où des fonds restent inaccessibles. De son côté, le ministre Uteem a souligné que les discussions ont porté sur d'éventuels amendements législatifs pour mieux protéger les travailleurs en cas de liquidation ainsi que la nécessité pour les entreprises de contribuer au «Portable Retirement Gratuity Fund» durant toute la période d'emploi. Les travailleurs ont également plaidé pour que la MIC et des banques d'État, dont la Maubank, revoient les créances prioritaires en leur faveur.
Une manifestation est prévue le 30 avril devant le Parlement. Les travailleurs réclament des réformes pour mieux les protéger en cas de liquidation et demandent que certaines créances prioritaires soient revues en leur faveur.