À la cimenterie d'Aït Baha, l'énergie ne s'arrête jamais
Abdelkrim Ezzahidy a les yeux rivés sur plusieurs écrans de contrôle : les indicateurs sont stables, les courbes régulières et les voyants au vert. À quelques mètres de son poste, un four tourne à plein régime, porté à près de 1 450 degrés Celsius. Le directeur de la cimenterie d'Aït Baha veille au bon fonctionnement de cette unité de production de Ciments du Maroc (CIMAR), à 70 kilomètres au sud-est d'Agadir. Ici, la production repose sur un processus continu, exigeant et sensible à la moindre variation des paramètres de l'alimentation électrique.
« Ce four doit fonctionner à rendement maximal, sans interruption. D'où la nécessité d'un réseau électrique stable », explique M. Ezzahidy. Avec une capacité annuelle de deux millions de tonnes de clinker et de 2,2 millions de tonnes de ciment, l'usine dépend d'un approvisionnement énergétique permanent et fiable pour garantir la qualité et la pérennité de son exploitation et préserver sa compétitivité.
Un réseau stable, socle d'une industrie en plein essor
Ces dernières décennies, le Maroc a engagé une transformation profonde de son secteur industriel, modernisant ses infrastructures, stimulant l'innovation et renforçant sa position sur les chaînes de valeur régionales et mondiales. Cette dynamique s'accompagne d'une demande énergétique croissante des entreprises et des particuliers, qui exige un réseau électrique robuste, capable d'absorber les pics de consommation tout en soutenant la croissance à long terme.
Parallèlement, le Royaume s'est engagé à accroître la part des énergies renouvelables dans son mix énergétique national, avec l'objectif d'intégrer 52 % de ressources renouvelables à l'horizon 2030. Si ce modèle est durable et compétitif, il pose toutefois un défi majeur : l'intermittence des sources d'énergie solaire et éolienne. Le soleil et le vent fluctuent au gré des aléas climatiques, ce qui jure contre l'impératif de stabilité du réseau, capital pour satisfaire la demande énergétique globale.
À Abdelmoumen, une réponse stratégique à l'intermittence des énergies renouvelables
Dans ce contexte, la station de transfert d'énergie par pompage (STEP) d'Abdelmoumen, développée et exploitée par l'Office national de l'électricité et de l'eau potable (ONEE) joue un rôle stratégique. Située à environ 70 kilomètres à l'est d'Agadir, la STEP, s'inscrit pleinement dans la Stratégie nationale de développement et d'intégration des énergies de sources renouvelables.
En s'adaptant rapidement aux fluctuations de l'offre, la station permet de satisfaire la demande d'électricité lors des pics de consommation tout en compensant les baisses de production éolienne et solaire. Soutenue par un financement de 179 millions d'euros du Groupe de la Banque africaine de développement dans le cadre du Programme intégré éolien, hydraulique et électrification rurale (PIEHER), la STEP constitue un levier essentiel pour renforcer la flexibilité et la résilience du système électrique marocain.
« Bien plus qu'une infrastructure, la STEP Abdelmoumen est un levier stratégique qui garantit la stabilité du réseau, soutient l'essor industriel du Royaume pour renforcer davantage son intégration dans les chaînes de valeur mondiales », affirme Achraf Tarsim, le responsable du bureau-pays du Groupe la Banque africaine de développement au Maroc.
Une batterie hydraulique « géante » de 350 MW à l'échelle du pays
Hamid Lamrabet Raillani, chef de projet principal à l'ONEE, explique le fonctionnement de la station d'Abdelmoumen : « Lorsque l'énergie renouvelable est disponible et que la demande sur le réseau est faible, l'électricité est utilisée pour pomper l'eau du réservoir inférieur vers le réservoir supérieur. ».
L'infrastructure repose sur deux réservoirs d'eau : l'un inférieur, l'autre situé 600 mètres plus haut, reliés par des canalisations et des tunnels souterrains, alimentés à partir du barrage d'Abdelmoumen qui jouxte le site de la STEP. L'eau stockée en altitude constitue ainsi une réserve d'énergie hydraulique potentielle. Lorsque la demande augmente et que les sources renouvelables ne suffisent plus, l'eau est relâchée vers le bas, passant par des pompes-turbines réversibles pour produire de l'électricité. Inversement, lorsque les énergies renouvelables couvrent pleinement la demande du réseau, l'eau est pompée vers le réservoir supérieur afin de stocker le surplus d'énergies renouvelables.
Avec une puissance installée maximale de 350 mégawatts (MW), la station peut fournir de l'électricité quasi instantanément, jusqu'à 20 fois par jour, grâce à sa technologie de multi-démarrage. Au besoin, la STEP module sa puissance de 90 MW à 350 MW pour stabiliser le réseau lors des pics de demande.
Une infrastructure rare et complexe en Afrique
En Afrique, seuls quelques pays ont développé des STEP, ces installations figurant parmi les infrastructures énergétiques les plus complexes à concevoir et à exploiter, entre expertise technique pointue et ingénierie de précision.
« Cela peut paraître comme une installation simple, mais en réalité, nous avons dû surmonter de nombreux obstacles d'envergure pour mener à bien ce projet, confie l'ingénieur de l'ONEE, M. Hamid Lamrabet Raillani. Les incertitudes géologiques, par exemple. C'est en creusant que nous appréhendons la réalité du terrain, mais aussi les réalités hydrogéologiques du site, ce qui nous a contraints à modifier le système de prise d'eau à partir du barrage d'Abdelmoumen et à innover pour finalement réaliser ce projet. »
Une stabilité énergétique au service de l'industrie et de l'emploi
Cette capacité de réaction rapide est essentielle, en particulier pour les industries en croissance. Pour Ciments du Maroc, filiale de Heidelberg Materials qui compte près d'un millier de salariés au Maroc, la fiabilité du réseau conditionne la performance industrielle et la pérennité de ses emplois. « Un approvisionnement énergétique stable est indispensable pour garantir la continuité de nos opérations, préserver les emplois et accompagner notre croissance », souligne le directeur de la cimenterie d'Aït Baha.
Un impact national... mais avant tout local
Mais le jeu en valait la chandelle. Au-delà de son impact national, le projet de la STEP Abdelmoumen a permis la création de plus de 1 400 emplois, dont la majorité a bénéficié aux communautés locales.
« C'est une fierté nationale que de déployer des infrastructures aussi complexes pour soutenir le développement de notre pays », se réjouit l'ingénieur de l'ONEE, Hamid Lamrabet Raillani.
Par son envergure et les ressources mobilisées, le projet illustre la vision stratégique du Maroc en matière d'énergie. Dans les systèmes complexes, le succès n'est jamais le fruit du hasard : il se construit étape par étape, grâce à l'anticipation, à l'innovation et au soutien de partenaires comme le Groupe de la Banque africaine de développement.