Afrique: Gitex Africa Morocco 2026/Philippe Beaudoin - « On veut des biais culturels qui nous ressemblent... »

interview

Intervenant-paneliste au Gitex Africa Morocco 2026, Philippe Beaudoin, enseignant-chercheur canadien, ancien ingénieur à Google et expert en IA donne son avis dans cet entretien qu'il a accordé à Fratmat.info sur la construction d'une Intelligence artificielle responsable pour l'Afrique.

Comment définiriez-vous une intelligence artificielle réellement « alignée » avec les besoins de l'humanité ?

Une intelligence artificielle (IA) alignée est une IA utilisée par des personnes issues de cultures et de milieux différents, un peu partout dans le monde. Chacune de ces personnes interagit au quotidien avec d'autres individus. Elles partagent certaines valeurs et des croyances communes. Une IA alignée est une IA avec laquelle on a le même ressenti. On a l'impression qu'on pourrait la côtoyer au quotidien sans être surpris. Elle véhicule des blagues, des valeurs et des croyances que l'on reconnaît.

Pourquoi est-il important de construire une IA responsable pour l'Afrique ?

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Nous déléguons de plus en plus de tâches à l'IA. Si cette IA n'est pas responsable et alignée, les décisions qu'elle prendra nous ressembleront de moins en moins. Nous aurons l'impression d'avoir confié ces choix à des personnes ou à un système qui ne nous comprennent pas. Elle ne correspondra pas à notre réalité ni à notre manière de voir le monde. L'enjeu de construire une IA éthique, responsable et bienveillante n'est pas de sauver l'humanité, mais de garantir qu'elle fonctionne correctement dans le contexte où elle est utilisée : notre pays, notre environnement, notre cadre juridique.

L'Afrique peut-elle développer une souveraineté en intelligence artificielle ?

La réponse est oui. La souveraineté doit être envisagée à plusieurs niveaux. Il n'y a pas d'IA sans centres de données, sans énergie pour les faire fonctionner. Il n'y a pas non plus d'IA sans données. Cependant, la question est aussi linguistique et surtout culturelle. Il est essentiel de disposer d'IA capables de parler nos langues, mais aussi de respecter nos cultures. C'est une condition clé pour être souverain. On peut penser que la création d'une IA est trop complexe et réservée aux grandes entreprises internationales. Pourtant, il devient de plus en plus possible de développer des IA par couches.

C'est-à-dire ?

Il s'agit de disposer d'une couche d'entraînement générique, centrée principalement sur la compréhension de la langue, sans dimension culturelle forte. Ensuite, des couches supplémentaires sont ajoutées grâce à ce que l'on appelle le post-training (entraînement ultérieur). Ces étapes peuvent être réalisées en Afrique à un coût relativement accessible. En mutualisant les efforts, notamment à partir de modèles open source (à code source ouvert), il est possible de créer une base commune. Celle-ci pourra ensuite être enrichie par nos cultures, nos croyances et nos réalités. Ainsi, l'Afrique peut développer des IA performantes et adaptées à ses contextes.

Comment éviter que les biais des données dans l'IA reproduisent ou aggravent certaines inégalités en Afrique ?

Les biais algorithmiques désignent des erreurs systématiques dans les systèmes d'IA, produisant des résultats injustes, discriminatoires ou préjudiciables. Ils apparaissent lorsque les modèles sont entraînés à partir de données non représentatives ou marquées par des préjugés. Aujourd'hui, certaines techniques permettent d'atténuer ces biais, notamment grâce au post-training. Les données issues d'Internet servent essentiellement à construire la compréhension du langage, mais elles peuvent contenir des biais. Ces biais peuvent être corrigés ensuite grâce aux interactions entre les entraîneurs et l'IA. Cela permet d'obtenir des systèmes plus équilibrés. Toutefois, toute décision implique une forme de biais. L'enjeu est donc de promouvoir des biais culturels assumés, reflétant notre diversité et nos réalités.

Est-ce que créer une IA coûte cher ?

C'est en partie une perception entretenue par certains acteurs. L'idée selon laquelle la création d'IA serait exclusivement réservée aux grandes entreprises est à relativiser. Il est possible de développer des solutions, au moins partiellement, à des coûts maîtrisés, notamment en mutualisant les ressources. Pour les pays africains, comme pour d'autres régions, l'enjeu est de construire une base commune permettant ensuite de développer des IA adaptées à leurs besoins.

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