Afrique: Océan Indien - La géopolitique rattrape l'insularité

Maurice s'apprête à accueillir, du 10 au 12 avril, la 9e édition de l'Indian Ocean Conference, à Balaclava. L'événement, qui réunira des délégations de 47 pays et cinq organisations internationales, se veut une agora stratégique. Mais cette année, il survient à un moment où la théorie géopolitique s'entrechoque brutalement avec le réel. Car, à des milliers de kilomètres, dans le détroit d'Ormuz, le monde a vacillé.

La fermeture - même temporaire - de ce corridor maritime par lequel transite près d'un tiers du pétrole mondial a rappelé une vérité simple : les océans ne sont pas des espaces vides. Ce sont des artères. Et lorsqu'une artère se bloque, c'est tout le système qui suffoque. Dans ce contexte, l'océan Indien - et plus précisément sa partie sud-ouest - cesse d'être une périphérie. Il devient une alternative. Une zone de contournement, une variable stratégique.

Depuis des décennies, les analystes décrivent l'océan Indien comme une "highway of oil". Mais cette autoroute n'est pas linéaire. Elle est fragmentée, vulnérable, dépendante de chokepoints : Ormuz, Bab el-Mandeb, Malacca. Lorsque l'un d'eux se grippe, la pression se déplace ailleurs. C'est exactement ce qui est en train de se produire.

Restez informé des derniers gros titres sur WhatsApp | LinkedIn

La crise entre les États-Unis et l'Iran - marquée par des menaces de frappes, des bombardiers en vol et, in extremis, un cessez-le-feu conditionnel négocié par le Pakistan - a fait trembler les marchés énergétiques. La simple perspective d'un Ormuz fermé a suffi à faire grimper les prix, avant qu'ils ne redescendent timidement à l'annonce d'une réouverture partielle. Mais le signal est clair : la sécurité énergétique mondiale repose sur des équilibres fragiles.

Dans cette équation, le sud-ouest de l'océan Indien acquiert une nouvelle centralité. Non pas parce qu'il remplace Ormuz - ce serait illusoire - mais parce qu'il devient un espace de sécurisation, de projection et de redondance. Les routes maritimes qui longent l'Afrique de l'Est, contournent le cap de Bonne-Espérance et remontent vers l'Europe retrouvent une pertinence stratégique que l'on croyait atténuée par la mondialisation fluide des années 2000.

Autrement dit, lorsque le Golfe s'embrase, Port-Louis, Durban ou Mombasa cessent d'être des escales secondaires. Ils deviennent des nœuds. C'est là que Maurice entre en scène.

Depuis longtemps, le pays cultive une ambition : celle d'être un hub - financier, logistique, diplomatique. Une ambition souvent perçue comme abstraite, voire incantatoire. Mais les crises ont ceci de particulier qu'elles testent la réalité des concepts. Peuton être un hub dans un monde fragmenté ? Peut-on être un pivot dans un océan disputé ?

La réponse dépendra moins des discours que des capacités concrètes. Capacité à sécuriser ses eaux. À attirer des investissements dans les infrastructures portuaires. À s'insérer dans des chaînes logistiques alternatives. À parler à tous - l'Inde, la Chine, l'Afrique, le Golfe - sans se perdre dans les rivalités des grandes puissances.

L'océan Indien n'est plus seulement un espace de commerce. Il est redevenu un théâtre de puissance. L'Inde y projette son influence avec constance. La Chine y déploie ses routes de la soie maritimes. Les États-Unis y maintiennent une présence militaire discrète mais décisive. Les puissances du Golfe y cherchent des débouchés. Et désormais, les crises du Moyen-Orient y résonnent directement.

Dans ce concert, les îles ne sont pas condamnées à être des figurantes. Mais elles ne peuvent plus se contenter d'être des plateformes passives.

C'est ici que l'Indian Ocean Conference prend tout son sens - ou tout son risque. Derrière le thème consensuel de «Collective Stewardship for Indian Ocean Governance» se cache une question plus brutale : qui gouverne réellement cet océan ? Et selon quelles règles ?

Les discussions sur la sécurité maritime, la connectivité ou l'économie bleue sont nécessaires. Mais elles resteront incomplètes si elles évitent les lignes de fracture : militarisation des routes maritimes, dépendance énergétique, asymétries de puissance, vulnérabilité climatique.

L'océan Indien est à la fois un espace de coopération et un champ de compétition. Et c'est précisément cette tension qui le définit aujourd'hui. Pour Maurice, l'enjeu est double. D'abord, exister. Dans un monde où les décisions se prennent ailleurs, il s'agit de créer des espaces où la voix des petits États compte. La conférence est l'un de ces espaces.

Ensuite, anticiper. Ne pas subir les recompositions, mais s'y préparer. Investir dans la sécurité maritime, dans la connaissance de la région, dans les liens culturels et éducatifs qui transforment une géographie en communauté. C'est peut-être là le paradoxe le plus profond.

Nous parlons d'intégration régionale, mais nous connaissons mal nos voisins. Nous évoquons une Indian Ocean community, mais nous pensons encore en archipels isolés, tournés vers des métropoles lointaines plutôt que vers des îles proches.

Or, la géopolitique ne laisse plus ce luxe. Lorsque les tankers hésitent à passer par Ormuz, lorsque les routes se redessinent, lorsque les tensions s'accumulent, l'océan Indien cesse d'être une abstraction. Il devient un destin partagé.

À Balaclava, pendant trois jours, ministres et experts débattront de gouvernance, de sécurité et de durabilité. Mais en toile de fond, une réalité s'impose : l'océan Indien est en train de changer de nature. Et Maurice, qu'elle le veuille ou non, est déjà au coeur du jeu.

Reste à savoir si ceux qui prétendent en dessiner les règles en comprennent vraiment la gravité. Le nouveau secrétaire général malgache de la COI, le Dr Ibrahim Norbert Richard, aura, lui, moins le luxe de l'analyse que l'obligation du choix : accompagner ce basculement ou le subir. Dans cet océan redevenu stratégique, il n'y a plus de place pour les postures politiciennes. Seulement pour la lucidité - et le courage d'en tirer les conséquences d'ici et d'ailleurs.

AllAfrica publie environ 600 articles par jour provenant de plus de 90 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.