Un dossier sensible couve au ministère de la Santé. Au coeur des interrogations : l'approvisionnement en médicaments produits à partir du cyclotron, un équipement médical stratégique dans la lutte contre le cancer, dont la gestion suscite des inquiétudes croissantes dans le secteur médical privé.
Le cyclotron médical est un accélérateur de particules permettant de produire des radio-isotopes à très courte durée de vie - tels que le Fluor-18, le Carbone-11 ou l'Azote-13. Ces substances sont essentielles pour la tomographie par émission de positons (TEP/PET scan), une technologie de pointe permettant de détecter et de suivre l'évolution des cancers avec une grande précision. Leur production locale est impérative : leur durée de vie extrêmement limitée rend tout transport sur de longues distances techniquement impossible.
Un quasi-monopole qui fait grincer des dents
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À Maurice, selon plusieurs sources concordantes, un seul acteur privé occupe actuellement une position dominante : Aegle Cancer Hospital. Cet établissement disposerait d'un quasimonopole sur la fourniture de ces médicaments. Cependant, le ministère de la Santé continue de s'approvisionner en radio-isotopes auprès de La Réunion, à un coût environ deux fois plus élevé. «À ce jour, selon nos informations, aucun opérateur à Maurice ne fournit de médicaments produits à partir d'un cyclotron. En conséquence, le ministère s'approvisionne actuellement auprès de La Réunion», répond-on au ministère.
Des interrogations d'ordre technique viennent noircir le tableau. Selon des informations recueillies, les produits issus du cyclotron utilisé à Maurice ne répondraient pas à toutes les normes : des problèmes de calibration auraient été relevés, ainsi qu'un dosage jugé potentiellement élevé au regard des standards attendus.
Ces allégations sont formellement contestées par Aegle Cancer Hospital, qui affirme opérer en pleine conformité avec les normes internationales de sécurité, de calibration et de dosage - notamment celles de la Food and Drug Administration américaine et de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA). Aegle Cancer Hospital a mis en place, en 2022, la première installation de cyclotron médical à Maurice conforme aux normes de l'AIEA, indique-t-on. Depuis sa mise en service, l'établissement prend en charge plus de 2 000 patients par an.
Aegle Cancer Hospital se dit également en conformité avec les directives de l'AIEA et les cadres réglementaires nationaux. L'installation a été visitée par des experts de l'AIEA de Vienne et sert de centre de référence pour des organismes de réglementation régionaux, fait-on ressortir.
Quid de la position d'Aegle Cancer Hospital face aux préoccupations concernant un éventuel monopole dans ce secteur ? La mise en place d'une unité de cyclotron implique une technologie hautement spécialisée, un investissement considérable et une conformité réglementaire complexe. Aegle Cancer Hospital indique que le secteur «reste ouvert à toute organisation disposée à respecter les mêmes normes techniques et réglementaires rigoureuses».
Un projet écarté
Dans ce contexte, l'affaire Oncolab prend tout son relief. En novembre 2025, cette société sud-africaine spécialisée en hématologie et oncologie a manifesté un intérêt concret pour le marché mauricien. Son projet : un investissement d'environ Rs 500 millions pour l'ouverture d'un centre local et le développement d'une capacité d'approvisionnement en médicaments issus du cyclotron - sans solliciter le moindre soutien financier de l'État.
Un dossier structurant, présenté comme tel par ses initiateurs. Pourtant, en février 2026, un comité relevant du ministère de la Santé a rejeté cette proposition. Plusieurs sources proches du dossier évoquent l'existence de pressions internes ayant orienté cette décision. Au ministère, on répond que «sur la base des recommandations du Consultant en Charge en oncologie clinique, le comité a pris note qu'un projet de mise en place d'une installation de cyclotron est actuellement à l'état de discussions avec l'AIEA. Dans ce contexte, il a été estimé qu'il n'était pas opportun, à ce stade, de donner une suite favorable à la proposition d'investissement de la société Oncolab.» De plus, «selon les informations disponibles, le coût du projet s'élève à environ Rs 322 millions, et non Rs 500 millions.»
De nombreux acteurs du secteur médical, notamment des cliniques privées et centres spécialisés, n'entendraient pas rester silencieux. Selon une source proche du dossier, ces établissements contesteraient une situation jugée déséquilibrée, estimant que l'accès à des médicaments aussi essentiels ne devrait pas être concentré entre les mains d'un seul opérateur privé. Une lettre a déjà été envoyée au ministère de la Santé par un grand groupe médical privé à Maurice. Pour le ministère, «la mise en place de plusieurs unités de fabrication ne constituerait pas un modèle économiquement viable ni durable à long terme.»
Pas de cadre
L'épisode Oncolab n'est pas isolé. Selon un employé du département Procurement du ministère, plusieurs groupes de santé privés ont manifesté un vif intérêt pour l'implantation de cyclotrons dans le pays. Toutefois, les progrès restent entravés par l'absence d'un cadre défini pour les partenariats public-privé dans le secteur de la santé, ainsi que par les capacités financières limitées du ministère pour soutenir, seul, de telles initiatives. L'obstacle commun à tous les investisseurs réside dans l'absence d'engagement ferme ou de confirmation de la part du ministère. En l'absence d'une direction politique claire ou de garanties d'achat, les investisseurs ne peuvent s'engager dans ces projets à forte intensité de capital.