Ils sont venus avec leurs inquiétudes, leurs dossiers et une colère contenue. Un groupe de déposants individuels et d'entreprises clientes de la Silver Bank s'est rassemblé pacifiquement devant le siège de l'établissement, hier vendredi 10 avril, pour exiger des réponses - et surtout récupérer leur argent.
L'annonce de la liquidation, prononcée le 30 mars dernier, a plongé des centaines d'épargnants dans l'incertitude, certains ayant placé l'intégralité de leurs économies dans cette banque. «On a fait face à l'immobilisme de la banque, du conservateur et des autorités financières», résume Gérard Portalis, qui avait placé des dépôts à terme à des taux ordinaires d'environ 5 %. Rien de spéculatif. «On a été victimes d'un vol factuel», tranche-t-il.
Abdel Ruhomutally, directeur de GFA Insurance, représente les entreprises touchées. Sa société avait déposé des fonds non par choix, mais en raison d'une obligation légale de diversification. «C'est une obligation que nous avions de mettre de l'argent ici», explique-t-il. Une contrainte réglementaire devenue piège. «L'audit, le siphonnage des fonds, ce n'est pas notre responsabilité. Notre travail, c'est de déposer.»
Fraude à grande échelle
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Les comptes de la Silver Bank n'ont plus été audités depuis 2021, en violation de la loi bancaire. Aucun cabinet n'avait accepté de s'engager, en raison des informations défavorables entourant Prateek Gupta - cité dans l'affaire Trafigura - et son épouse Ginni Gupta, considérée comme bénéficiaire économique ultime de la banque. Sur un portefeuille de prêts estimé à Rs 8,3 milliards, Rs 8,1 milliards sont classées comme non performantes. Depuis la mise sous administration conservatoire en février 2024, seules Rs 209 millions ont été récupérées.
Les investigations de la Financial Crimes Commission évoquent quelque Rs 7,9 milliards détournées vers des juridictions étrangères liées à Gupta. Des organismes publics et parapublics avaient également investi Rs 3,55 milliards dans la Silver Bank - dont le Covid19 Projects Development Fund, la National Insurance Co. Ltd, la municipalité de Curepipe et le Sugar Insurance Fund Board. Ces placements auraient servi à améliorer artificiellement la situation financière de la banque, en contradiction avec des directives recommandant des placements plus sûrs. Fin février 2026, environ Rs 907 millions y restaient encore déposées.
Au Parlement, le Premier ministre Navin Ramgoolam a dénoncé un «schéma clair de mauvaise gestion et de fraude délibérée», évoquant un «axis of evil» et des pratiques «mafia style». L'acquisition de BanyanTree Bank en 2021, permettant la création de la Silver Bank, est jugée «scandaleuse et suspecte» : la Banque de Maurice (BoM) avait alors autorisé une participation - normalement plafonnée à 10 % - de 75 % à un seul actionnaire.
Gérard Portalis partage ce constat : «La BoM n'a pas fait son travail de régulation.» Trois jours avant le rassemblement, il avait sollicité un rendez-vous avec le liquidateur du cabinet KPMG. Sans succès. Les échanges avec le conservateur n'ont pas été plus concluants. Celui-ci lui a montré un courrier du repreneur pressenti, Groupanza, demandant une nouvelle extension faute de fonds pour finaliser la reprise.
Les négociations traînent depuis mars 2025. Plusieurs investisseurs se sont manifestés, mais aucune offre n'a été jugée satisfaisante, notamment en raison d'un manque de transparence sur l'origine des fonds. La BoM a finalement tranché : liquidation. Concrètement, les actifs restants seront répartis au pro rata entre clients individuels et institutionnels. Les dépôts des particuliers s'élèveraient à environ Rs 1,4 milliard, chiffre que les déposants n'ont pas pu confirmer, faute d'accès à leurs comptes.
«C'est l'État qui nous doit»
Pour Abdel Ruhomutally de GFA Insurance, la question dépasse le simple remboursement. L'État, via ses institutions, délivre les licences bancaires et garantit la solidité des établissements. «Ce n'est pas nous qui devions surveiller. C'est la BOM, la FSC, le bureau du Premier ministre. Nous sommes les victimes», résument d'autres déposants présents, comme Philippe Li et Tristan de Spéville, qui avaient placé leurs économies pour des projets futurs.
Les conséquences dépassent les déposants directs. GFA Insurance gère des fonds appartenant à des assurés. «Si nous perdons beaucoup d'argent, ce sont nos clients qui en subissent les conséquences», souligne Ruhomutally. Des poursuites judiciaires ne sont pas exclues, mais ce n'est pas la priorité. «Nous sommes Mauriciens. Nous ne sommes pas là pour attaquer. Mais les responsables - régulateurs, auditeurs, compliance officers - ont des comptes à rendre.» Le groupe réuni hier ne représente qu'une fraction des déposants d'un même conseiller bancaire. «Plus on sera nombreux, mieux ce sera pour nos revendications», conclut Gérard Portalis.