Artiste-comédien jeune mais majeur, Papa Amadou Khaly Dramé est une voix soufflée de nos joies et secousses au quotidien. La planche est sa vie, a failli mettre en scène sa mort et signifie son salut.
Il n'avait pas encore 13 ans, quand il allait s'éprendre des planches et des projections vocales. Papa Amadou Khaly Dramé fait son réel baptême du feu des planches dès la première année de collège, puis s'y formalise avec la compagnie Kocc Barma Théâtre de Rufisque. « C'est dans cette troupe que j'ai reçu une grande partie de ma formation théâtrale, sous l'oeil pédagogique de son directeur artistique Omar Ciss.
Ce dernier m'a inculqué les vraies valeurs d'un comédien, d'un artiste », relate l'artiste-comédien, reconnaissant.
Aujourd'hui, à 35 ans, Papa Amadou Khaly Dramé, « encore apprenant », s'impose tout de même, par la force de son talent, comme un des visages nobles de son art.
Restez informé des derniers gros titres sur WhatsApp | LinkedIn
Chez ce bonhomme trapu, sympathique de sa bonhomie, le théâtre est monde. Visage oblong fleuri d'une barbe faussement négligée et de jeunes dreadlocks pendouillant, Papa Amadou ne rigole pas en assimilant le théâtre au quotidien tragicomique de la vie. L'art vivant n'est pas qu'un concept chez Khaly, c'est un rythme au coeur et à l'âme. Il y a trouvé le sens de sa vie.
Ce, à force d'y incarner divers personnages et de s'essayer à les interpréter avec leur myriade de psychologies, de vertus, de tares, de sentiments intimes et intimistes, de sensations inavouables. Que ces personnages soient imaginaires ou inspirés d'une proche réalité. « J'ai découvert, au travers de mon art, la vraie face de la vie. Que rien n'est gratuit dans ce monde, qu'il faut demeurer déterminé pour survivre, pour marquer son époque.
Un as du dramatique
Sur la scène et dans la réalité », enseigne celui qui soigne encore sa tessiture et sa facture à l'École internationale d'acteurs et d'actrices de Dakar, et se connecte à la Comédie de Saint-Étienne en France. La scène est son école, également. Il l'a mis au fait de la santé, de l'histoire, de la géographie, de la technologie, de la littérature, du droit, de la spiritualité, entre autres moteurs de conscience et d'existence. Autant de ressources qui lui permettent de supporter les ennuis de l'époque et de le préparer à affronter aux défis du lendemain.
Le théâtre, c'est donc toute sa vie. Ç'aurait pu aussi être le parquet d'une mort qu'il a réellement frôlée. Ouvrons la scène pour conter. Situation initiale : Pape Khaly Dramé incarne le personnage de Bob le Noir, pour la pièce « Confessions de mercenaires ». Ce 20 juin 2025 au Centre culturel Blaise Senghor, comme tous les autres de spectacle, le comédien fait sensation.
Papa Amadou Khaly met toute son intelligence, toutes ses énergies, toutes ses tripes et une bonne part de son talent pour donner corps à ce rôle qui hue les prévaricateurs, les médias et les rentiers du chaos qui profitent des conflits en Afrique. Les spectateurs sont conquis. L'ovation dure, les éloges suivent l'artiste jusqu'aux loges.
Noeud dramatique : plongé dans l'allégresse de la foule et l'environnement bruissant, Papa Amadou Khaly perd soudain la motricité de ses mains, est pris de vertige et voit blanc, et tombe avec son costume de scène encore enfilé. Le bonhomme de 35 ans est victime d'une crise cardiaque, un infarctus du myocarde précisément. Il est aussitôt évacué à l'hôpital Abass Ndao, puis à Idrissa Pouye de Grand-Yoff où il subit une coronarographie toute la nuit. Une grande fatigue, un manque chronique de sommeil et des conditions difficiles de préparation du spectacle ont eu raison de sa forme.
À son réveil, sur le lit d'hôpital qui toisait furieusement sa tombe, Papa Amadou Khaly Dramé pense fort à sa famille, mais se demandait surtout s'il avait bien fait une bonne représentation. Il ne se refait pas, décidément.
« Je prestais devant une multitude de nationalités. C'était un devoir de faire honneur au Sénégal qui a une grande réputation théâtrale », sourit Papa Amadou. L'artiste-comédien s'était surtout surpassé dans ses répétitions, car ce rôle vibre de ses profondes convictions. Bob Le Noir porte la voix des populations opprimées, dit non aux massacres et violences sur la plèbe « qui n'a besoin ni d'armes à feu ni de machettes, mais des boulangeries, de vivres, de paix ».
Papa Khaly rêve d'un monde sans racisme, sans inégalités sociales, sans discriminations négatives, sans concussion, sans gabegie.
Fervent militant du Pastef-Les Patriotes, pour lequel il s'illustre tout particulièrement sur les réseaux sociaux depuis « la série d'injustices subies », c'est la section Rufisque de son parti politique qui « s'est essentiellement mobilisée pour les lourdes charges financières » de la maladie. « Si j'y étais resté, j'aurais vraiment voulu qu'il y ait plus de théâtre, pour la thérapie du monde. Car le théâtre est aussi catharsis », poursuit le survivant dramatique.
Homélie pour le 6e art
Papa Amadou Khaly Dramé, quoique non intégralement satisfait du sort du théâtre au Sénégal, se réjouit néanmoins que cet art pénètre dans toutes les zones du pays. Il se ravit que le 6e art s'installe de plus en plus dans les régions et les communes comme moyen d'expression. En cela, l'artiste rend hommage à la troupe Kàddu Yaraax, qui a une expérience certaine et un rôle essentiel dans la promotion du théâtre forum, autrement appelé théâtre de l'opprimé. Il y a aussi sa troupe formatrice, la compagnie Kocc Barma de Rufisque qui a expérimenté la formule nommée théâtre intelligent.
« C'est une forme de théâtre dérivée du théâtre forum et un mélange de théâtre populaire, conventionnel, du jeu clownesque et un lot de concepts théâtraux ayant inspiré aujourd'hui beaucoup de jeunes à embrasser le théâtre », explique Papa Amadou Khaly Dramé. Pour lui, cet engouement procède d'un fort besoin d'extérioriser un trop-plein d'énergie, et la pratique théâtrale est le moyen idéal de canaliser les pulsions, les convertir en art et briser les chaines d'oppression.
« Peu importe pour moi que ce soit du théâtre forum ou populaire, l'essentiel est de faire du théâtre et qu'il soit bénéfique au public consommateur de nos oeuvres artistiques.
Le tout est de valoriser et formaliser ces opportunités, en mettant à la disposition des troupes dans les régions et la banlieue dakaroise une formation renforcée et rigoureuse pour booster la créativité. Il faut des directions artistiques plus utiles, plus retentissantes et plus qualitatives. L'objectif doit être international, nous devons respecter notre rang de précurseur africain », professe l'amoureux et partisan du théâtre.
De son avis, il est crucial d'ouvrir les espaces, ainsi que les possibilités et les opportunités. « Il faut le dire, la Compagnie nationale du théâtre Daniel Sorano a besoin de rafraîchir sa troupe dramatique. Certains sont à la retraite, d'autres doivent partir à la retraite. C'est le moment de réinventer le champ pour une créativité plus actuelle et vivante, comme l'avaient réussi les monstres sacrés de ce temple qui ont fait les beaux jours du théâtre sénégalais et africain », pense Papa Amadou Khaly Dramé.
Concernant le « joyau inexploité » qu'est le Grand Théâtre national Doudou Ndiaye Coumba Rose, selon l'artiste-comédien, sa direction doit ouvrir ses portes aux compagnies performantes et rigoureuses. Papa Amadou Khaly Dramé soutient que ce serait un moyen de vendre la Destination Sénégal. Encore, il est inadmissible que, dans un pays qui manque d'infrastructures, on n'utilise pas un espace si bien doté.