Sénégal: Un nouvel essai de Felwine Sarr invite la jeunesse africaine à devenir le sujet de son histoire pour mieux configurer son destin

Dakar — L'écrivain, économiste et penseur sénégalais, Felwine Sarr, vient de faire paraître "La fabrique du présent - Pour des utopies en actes" (Jimsaan/Philippe Rey, 144 pages), un essai engageant dont l'objet est de traduire l'exigence de la jeunesse africaine d'être "le sujet de son histoire [...] d'accéder au bien-être individuel et collectif, et à la dignité".

Si "Afrotopia", paru il y a dix ans, est le lieu d'un diagnostic de la situation du continent africain et d'une invite pressante à reprendre l'initiative théorique, le nouvel essai prolonge l'exercice en proposant un véritable plan d'actions, en partant de ce que "les collectivités humaines ont toujours désiré devenir le sujet de leur propre histoire et inscrire dans leur réalité les finalités qu'elles assignent au vivre-ensemble".

L'auteur part de questions précises pour construire sa réflexion : "Comment celui-ci (le présent) advient-il ? Fabrique-t-on le présent ? Si oui, dans quelle manufacture ? Quelles sont les briques et la matière qui le font tenir ? Comment les sociétés font-elles advenir dans leur réalité les configurations des possibles qu'elles ont pensées et imaginées ?"

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Ou encore : "Le présent advient-il tel qu'il fut conçu ? Celui-ci résulte-t-il d'une fabrique, est-il une modalité du temps ou une production organique du corps social dont il est impossible de dessiner les contours avec précision ? Où en sont les sociétés africaines six décennies après les indépendances ?"

Pour lui, "le défi est certes celui d'achever le processus de leur décolonisation et d'en finir avec les manifestations persistantes de la colonialiT2, mais surtout il est celui, impérieux, d'assurer collectivement leur mieux-être".

"Penser l'Afrique comme une totalité"

"L'écho de cette exigence politique et sociale, dit-il, se fait fortement entendre de nos jours dans les revendications de la jeunesse africaine. Celle d'être le sujet de son histoire, de configurer ses destins, d'accéder au bien-être individuel et collectif, et à la dignité du sujet et de l'être collectif."

L'ambition de l'essai est de "penser cette fabrique, ses modalités, ses défis, son ingénierie, ses impasses et ses apories", souligne le penseur qui revendique la possibilité de "penser l'Afrique comme une totalité". Il s'agit donc de "concevoir l'Afrique comme une réalité géographique, historique et sensible et "comme un espace métaphorique, comme un projet, un devenir, comme le lieu d'une forge continue de la dignité humaine".

Felwine Sarr dresse ensuite les modalités de cette fabrique du présent. S'agissant de "la fabrique du temps", premier tableau de la réflexion qu'il propose, Felwine Sarr relève que "pour des communautés qui souhaitent redevenir pleinement les sujets de leur histoire et parachever leur émancipation, l'ambition de configurer leurs conditions de vie et de fabriquer leur présent relève d'une impérieuse nécessité".

"Il est à noter cependant que le réel dans lequel nous nous agitons ne s'est pas conçu dans le temps présent. Il ne relève pas de l'immédiateté ni de l'instantanéité", relève-t-il, estimant qu'il constitue "une dé-coïncidence entre le temps présent, celui de sa fabrique, de sa gestation et celui de son accouchement". "Le présent, ce réel dont nous faisons l'expérience, a mis du temps à advenir, il est pour une part le résultat de la marche organique des sociétés humaines", ajoute-t-il.

Pour Sarr, "le temps peut être envisagé comme une dimension de notre être au monde, une de ses modalités premières". Il définit le présent comme "ce temps de la concomitance de l'être et de l'expérience vécue". "Pour les sociétés africaines contemporaines, dit-il, on pourrait considérer qu'envisagé à l'échelle de leur histoire, leur présent est cette même et seule journée qui dure depuis les indépendances des années 1960".

"Fabrique d'un présent fait de dignité et de liberté"

"On pourrait concevoir le temps des individus comme étant celui des semences et de l'entretien des champs à cultiver et celui des sociétés, celui des moissons. C'est ce temps-là qu'il s'agit de fabriquer et, pour cela, sagesse, expérience et patience sont requises", résume l'économiste.

Si Felwine Sarr reprend dans son deuxième tableau - "Matérialiser ses téléonomies" - les questions des évolutions sociétales et de la mutation culturelle posées dans "Afrotopia", concernant notamment les modèles politiques et culturels qui s'imposeront, la question qu'il pose dans cet essai est de savoir "comment orienter ses choix dans un monde sous globalisation culturelle, soumis à l'hégémonie économique d'un capitalisme extractiviste". De surcroit dans "un monde où les frontières du politique et de l'économique sont devenues poreuses".

"La souveraineté intellectuelle, politique et culturelle qui permet d'opérer et d'orienter ses choix, qui me semblait cruciale, m'apparaît aujourd'hui insuffisante. Elle est certes toujours nécessaire et demeure un préalable à toute forge du présent. Il s'agit d'œuvrer à détenir le pouvoir de sélectionner, dans la pluralité des possibles qui se dessinent, ceux qui mèneront vers le large que l'on s'est choisi".

"Les nouveaux outils technologiques et les langages qui les soutiennent, en dépit du fait qu'ils soient porteurs de virtualités émancipatrices, concourent au projet extractivisme des puissances dominantes de l'époque. Nous n'avons pas encore assez pensé toutes les implications sociétales des révolutions technologiques en cours (IA, big data...)".

Dans un "monde de puissance et de subjugation […] où ceux qui détiennent le pouvoir sont prêts à effacer une partie de l'humanité du globe, à déconditionner la condition humaine et à faire muter l'espèce humaine", "il s'agit de penser et de définir les contenus éducatifs qui permettent de fabriquer des humains libres, capables de résister à la désubstantialisation de l'humain en cours".

Ainsi, "fabriquer le présent, c'est fournir les outils qui permettent de résister à ce dessein", souligne Felwine Sarr, précisant que "la première fabrique d'un présent fait de dignité et de liberté est un système éducatif transversal qui inclut tous les foyers épistémiques des sociétés et qui veille à disséminer dans le corps social des savoirs, savoir-faire et savoir-être qui émancipent, qui maintiennent des mondes et des modes de vie menacés de disparition, qui restaurent, réparent et qui soignent, qui permettent à des communautés de ré-exister".

Proposant une revue de savoirs opérants dans certaines communautés africaines, Sarr souligne "l'évidence" de leur existence avec "la possibilité d'agir sur le réel, sur les lois physiques connues, dans l'expérience quotidienne des sociétés africaines". Il relève qu'il ne parle pas seulement de savoirs agricoles, thérapeutiques ou psychologiques, issus d'une longue observation du vivant et des communautés humaines, "mais de savoirs qui défient les lois de la physique classique", "bien avant l'avènement de la physique quantique".

"Une économie politique de la dignité"

Felwine Sarr effectue alors une immersion dans la forge de Maama Lang, frère son grand-père Maama Saliou. Il était forgeron et "après une vie de lutteur qui lui avait valu une infirmité du pied, il s'assit derrière sa forge et décida de fabriquer ses mondes, d'œuvrer à la forge d'un temps qui accouche de l'inédit dont il est porteur est son exigence".

Pour cela, "il lui faut bâtir ses fabriques du présent avec des matériaux qui résistent aux intempéries". "Le temps qu'il s'agit d'enfanter est ce présent fait de dignité, de paix et qui pleinement l'accomplit. Il est celui d'une expérience qualitative de l'existence : riche de sens et de beauté", écrit Felwine Sarr. Il précise que "ce temps-là n'advient que s'il est rigoureusement comptabilisé. Il exige imagination, vision, labeur et patience. Il ne se construit pas dans la hâte. C'est une quête infatigable d'un ordre social plus juste".

Pour façonner, le forgeron commence par défaire (élargir) les mondes étriqués qui entravent son geste. Une telle fabrique rate, recommence, reprend ses esquisses, remet l'ouvrage sur le métier, ne consent à aucune fatalité, ranime les élans sur les berges où ils ont échoué et les déplace vers des terreaux plus fertiles.

"La condition faite aux femmes" est l'un des axes de la réflexion de Felwine Sarr. Pour lui, "une économie politique de la dignité ne pourrait se concevoir sans un engagement résolu contre les violences structurelles faites aux femmes sous tous les cieux et particulièrement sur le continent africain".

L'auteur plaide aussi pour "une économie politique de la dignité" qui requiert, selon lui "des politiques publiques centrées sur ce qu'il y a de vital à préserver et à cultiver chez les individus et les collectifs", avec "une offre adéquate d'éducation, de santé, de nourriture de qualité", et des infrastructures qui assurent aux individus et aux collectifs "leur dignité biologique, physique, culturelle, psychique et spirituelle".

Ainsi faut-il aussi une "révolution épistémique", parce que "pour changer de monde, l'élargir et l'inventer à nouveau, il est nécessaire de renouveler l'ensemble des connaissances qui permettent de l'appréhender, de le déployer, d'en repousser les limites".

Il faudra, au préalable, "décoloniser un certain nombre de savoirs", estime Sarr, "non parce que la décolonialité a le vent en poupe dans certains espaces intellectuels et académiques, mais parce que des savoirs empreints de coloniarité, notamment dans le champ des sciences humaines et sociales, continuent à affecter négativement la marche de ces sociétés".

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