Congo-Kinshasa: Est du pays - Comment les combats se sont déplacés et intensifiés au Sud-Kivu en trois mois

À l'heure où des discussions sont prévues en Suisse entre Kinshasa et l'AFC/M23 pour tenter de relancer un processus de désescalade dans l'est de la République démocratique du Congo (RDC), la réalité du terrain raconte une autre dynamique. Au Sud-Kivu, les combats ne faiblissent pas. Ils se sont déplacés, concentrés et intensifiés ces trois derniers mois, notamment dans les hauts plateaux. À partir d'éléments recueillis sur le terrain, RFI propose de comprendre ce que ces évolutions disent de ce conflit.

Depuis le début de l'année, les combats dans la province du Sud-Kivu, à l'est de la République démocratique du Congo (RDC), ont changé de nature. Leur centre de gravité s'est déplacé et leur intensité s'est accrue. Un tournant s'impose dans cette évolution : le retrait progressif puis total de l'AFC/M23 de la ville d'Uvira.

▶Uvira, point de bascule du conflit. Après avoir contrôlé Uvira depuis début décembre, l'AFC/M23 s'est retiré sous pression internationale. Ce retrait n'a pas marqué une désescalade. Il a déplacé les combats vers des zones plus enclavées et plus sensibles : les hauts plateaux des territoires de Fizi, Mwenga, Uvira et Kalehe. Depuis janvier, c'est là que se concentre l'essentiel des affrontements.

Restez informé des derniers gros titres sur WhatsApp | LinkedIn

Ces plateaux ont une importance stratégique majeure pour les deux camps. Selon des sources locales contactées par RFI, ils constituent un verrou militaire. Leur contrôle peut ouvrir l'accès vers Baraka, Fizi, puis plus au sud. C'est ce qui explique la concentration des forces et la persistance des combats dans cette zone.

Dans cette région, les affrontements se concentrent notamment autour d'un triangle formé par « Point Zéro », Mikenge et Minembwe. Cette zone est d'autant plus sensible qu'elle superpose des logiques militaires récentes à des tensions intercommunautaires anciennes.

▶Des affrontements plus denses et plus directs. Sur ces hauts plateaux, les combats opposent les FARDC et leurs alliés à la coalition Ngumino-Twirwaneho, alliée au M23, dans un environnement déjà marqué par des tensions intercommunautaires anciennes. Les dynamiques actuelles se greffent ainsi sur des conflits plus anciens impliquant notamment les populations banyamulenge, bafuliru et babembe dans cette partie du Sud-Kivu.

Ces dernières semaines, les affrontements se sont intensifiés. Des sources locales évoquent l'usage d'armes lourdes, d'armes légères et de drones. Les deux camps ont renforcé leurs positions, rapprochant les lignes de front de zones habitées.

Cette évolution se lit dans un indicateur concret : les blessés par arme. En trois mois, au moins 541 blessés ont été admis dans trois hôpitaux du Sud-Kivu, 165 à Bukavu, 186 à Uvira et 190 à Fizi.

Fizi concentre la pression la plus forte, avec le nombre le plus élevé de blessés dans un hôpital aux capacités limitées. Ce niveau de prise en charge traduit une intensité élevée des combats dans cette zone. Autre évolution significative, la part croissante de combattants parmi les blessés. Elle indique que les affrontements sont devenus plus directs, avec des lignes de front plus proches et plus actives.

▶Un terrain fragmenté, difficile à lire et à atteindre. La situation reste difficile à documenter. Les zones de combats sont fragmentées, contrôlées par des acteurs multiples, et l'accès humanitaire y est très limité. Les organisations doivent obtenir des garanties de sécurité auprès de plusieurs groupes armés, dont les chaînes de commandement sont parfois peu lisibles. Dans certains cas, des groupes refusent explicitement de laisser passer les humanitaires.

Ce blocage s'observe particulièrement autour de Minembwe. Selon plusieurs témoignages recueillis par RFI, une partie de la population banyamulenge y vit dans une situation de blocus depuis plus d'un an. Une partie des habitants ne peut pas quitter la zone, alors même que d'autres populations ont fui les combats.

L'accès reste d'autant plus difficile qu'une pause humanitaire supposerait un accord entre les deux camps, mais aussi entre leurs alliés respectifs, dans un contexte où plusieurs porteurs d'armes interviennent sur le terrain. La poursuite des combats, y compris avec des vecteurs aériens, renforce encore ces contraintes.

▶Des blessés pris en charge selon les zones de contrôle. La prise en charge des blessés reflète elle aussi la fragmentation du terrain. Les structures situées en zone gouvernementale accueillent principalement des blessés des FARDC et de leurs alliés. À Fizi, selon les éléments recueillis par RFI, les blessés pris en charge proviennent surtout des rangs des FARDC et des wazalendo engagés sur ce front.

En face, les combattants du M23 ne sont généralement pas soignés dans les structures situées en zone contrôlée par l'adversaire. Selon des sources locales, le mouvement dispose de ses propres circuits de soins. À Bukavu, il existe notamment une clinique militaire du M23, installée dans ce qui était auparavant une clinique des FARDC. Des évacuations ponctuelles auraient aussi eu lieu depuis Minembwe par voie aérienne, même si elles ne couvrent pas l'ensemble des besoins.

Cette organisation parallèle complique encore la lecture globale du nombre réel de blessés et des pertes de part et d'autre. Elle montre aussi que, même dans le domaine médical, le front reste strictement segmenté selon les zones de contrôle.

▶Des populations prises dans une instabilité persistante. Ces dynamiques ont provoqué des déplacements importants de civils vers plusieurs zones du Sud-Kivu. Le retrait de l'AFC/M23 d'Uvira a permis le retour d'une partie des ménages dans certaines localités. Mais cette tendance reste limitée. La situation demeure très instable, en particulier dans les hauts plateaux de Fizi. À cela s'ajoutent des affrontements entre groupes armés locaux, notamment dans le territoire de Kalehe, qui multiplient les foyers de tension et compliquent encore la situation sécuritaire.

▶Pressions internationales et décalage avec le terrain. Sur le plan international, plusieurs initiatives ont été engagées ces derniers mois. Une proposition de cessez-le-feu portée par l'Angola en février n'a pas permis d'interrompre les combats. En mars, les États-Unis ont annoncé des sanctions visant l'armée rwandaise et plusieurs de ses responsables, accusés de soutenir le M23. Ces mesures s'inscrivent dans un contexte de pressions diplomatiques accrues. Mais ces signaux n'ont pas produit d'effet visible sur le terrain. Les combats se poursuivent, concentrés dans des zones difficiles d'accès, où les dynamiques locales, militaires et intercommunautaires restent imbriquées.

▶Une guerre qui se déplace sans s'apaiser. Ces trois derniers mois, le conflit au Sud-Kivu ne s'est pas atténué. Il s'est déplacé et durci. Le retrait de l'AFC/M23 d'Uvira n'a pas mis fin aux affrontements. Il a contribué à leur reconfiguration vers les hauts plateaux, où ils sont devenus plus intenses, plus directs et plus difficiles à contenir. Dans cette partie de l'est congolais, la dynamique actuelle n'est donc pas celle d'une désescalade, mais celle d'un conflit qui se recompose loin des centres urbains, dans des zones stratégiques, enclavées et de plus en plus difficiles d'accès.

AllAfrica publie environ 600 articles par jour provenant de plus de 90 organes de presse et plus de 500 autres institutions et particuliers, représentant une diversité de positions sur tous les sujets. Nous publions aussi bien les informations et opinions de l'opposition que celles du gouvernement et leurs porte-paroles. Les pourvoyeurs d'informations, identifiés sur chaque article, gardent l'entière responsabilité éditoriale de leur production. En effet AllAfrica n'a pas le droit de modifier ou de corriger leurs contenus.

Les articles et documents identifiant AllAfrica comme source sont produits ou commandés par AllAfrica. Pour tous vos commentaires ou questions, contactez-nous ici.