Ile Maurice: Furcy - L'esclave qui a poursuivi le maître

Il y a des films qui ne sont pas divertissement. On en sort avec des questionnements, des incompréhensions, des réflexions sur l'héritage persistant des sociétés esclavagistes. Il y a des films qui nous sortent du défilement continu des images formatées. C'est l'une des forces du cinéma engagé. Saluons l'initiative de l'Institut français de Maurice, du Musée intercontinental de l'esclavage et du Centre Nelson Mandela pour la culture africaine. Celle de rendre accessible, Furcy, né libre, film d'Abd al Malik qui n'est pas sorti en salles chez nous. Alors que l'histoire de cet esclave né à La Réunion, mort à Maurice, fait partie intégrante de l'histoire de l'Indianocéanie.

Un film-procès. Un réquisitoire qui va bien au-delà de l'affaire d'un seul homme : Furcy Madeleine, l'esclave qui a intenté un procès à son maître. Au point où l'on se demande si on débat du statut d'un homme. Ou est-ce qu'on examine le long silence inexpliqué de sa mère, affranchie mais restée esclave jusqu'à sa mort ? Ou encore est-ce des considérations plus contemporaines, comme le droit du sol et la position de la France face à l'immigration, qui sont sous la loupe ? C'est toute la complexité de Furcy, né libre. Le film d'Abd al Malik a été projeté samedi soir au Musée intercontinental de l'esclavage.

Scène dérangeante. Le personnage de l'avocat du maître de Furcy qui, face caméra, répète - Code noir à l'appui - que l'esclave est un meuble, une «armoire». Un renvoi aussi brutal aux lois et mentalités de la société esclavagiste du 19e siècle que les scènes de violences du film. Les gros plans sur le dos ensanglanté de Furcy après les nombreux coups de fouet publics. Nu et entravé. Le film joue à la fois sur les symboles - caméra détournée qui revient après un interrogatoire musclé pour nous laisser imaginer ce qui s'est passé - les mots sans ambiguïtés. Mais aussi les images qui montrent franchement des corps d'esclaves suppliciés. C'est ce mélange qui permet de sentir le poids des chaînes entravant la marche d'esclaves en file indienne dans un champ de canne. Doublé de la morsure du soleil et du fouet.

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Le film joue aussi sur l'enfermement. Que ce soit en prison ou dans le huis clos étouffant des cours de justice. S'il alterne avec des plans larges de paysages, comme les champs de canne ou une falaise en bord de mer, c'est pour mieux accentuer la sensation d'incarcération. Les sévices infligés aux esclaves dans les champs en font des prisons à ciel ouvert. Les limites d'une île - que soit La Réunion ou Maurice - sont comme les barreaux d'une prison.

Furcy, né libre examine aussi le rôle des femmes. Trois figures majeures peuplent l'histoire de Furcy. Sa mère, Madeleine, l'enfant kidnappée à Chandernagor. Vendue à une religieuse, ce qui rappelle le rôle de l'Église et l'utilisation de la religion dans les sociétés esclavagistes. Madeleine est cette mère courage, cette force tranquille qui a accepté son sort dans le silence et la soumission. L'une des questions centrales du film: pourquoi Madeleine n'a jamais parlé de son affranchissement ? Pourquoi est-elle restée au service d'un maître jusqu'à sa mort ?

Il y a sa fille, Constance, sœur de Furcy, qui lui a appris à lire et à écrire. Qui lui a donc donné cet outil indispensable pour naviguer dans le monde tortueux de la justice. Troisième personnage féminin d'importance : Virginie Bega, la gouvernante, qui entretient une liaison avec Furcy. Point commun entre ces trois femmes: elles sont utilisées pour affaiblir la cause de Furcy.

Le film d'Abd al Malik est aussi un plaidoyer en faveur de l'éducation. C'est parce que Furcy a appris à lire qu'il comprend l'acte d'affranchissement de sa mère. Qu'il peut naviguer dans le monde tortueux de la justice. Éducation aussi pour mieux faire connaître l'esclavage et ses séquelles. Furcy, né libre est sorti en France le 14 janvier de cette année. Beaucoup ont souligné la proximité de cette sortie avec la date d'examen d'une proposition de loi à l'Assemblée nationale en France, visant l'abrogation du Code noir. C'était le 19 janvier. Une proposition de loi qui a été déposée le 16 septembre 2025, qui a été renvoyée devant la Commission des lois en France.

Plus près de nous, ce film résonne alors que le 25 mars, l'assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution qui reconnaît la traite transatlantique comme «le crime le plus grave contre l'humanité». Maurice a voté en faveur.

À lire : «L'affaire de l'esclave Furcy», le livre qui a inspiré le film

En interview, le réalisateur Abd al Malik a confié que c'est dix ans avant de faire le film qu'on lui a tendu le livre du journaliste Mohammed Aïssaoui, prix Renaudot de l'essai en 2010 avec L'affaire de l'esclave Furcy. Cet ouvrage lui a aussi valu le prix RFO du livre. Mohammed Aïssaoui a participé à l'aventure du film.

Son essai commence le 16 mars 2005. Date où «les archives concernant L'affaire de l'esclave Furcy étaient mises aux enchères à l'hôtel Drouot. Elles relataient le plus long procès jamais intenté par un esclave à son maître, trente ans avant l'abolition de 1848. (...) Les archives poussiéreuses, mal ficelées, mal rangées, croupissaient au milieu de bibelots sans intérêts. Le commissaire-priseur les a attribuées à l'État pour la somme de 2 100 euros. (…) Malgré un dossier volumineux, et des années de procédures, on ne sait presque rien de Furcy, il n'a laissé aucune trace, ou si peu. J'ai éprouvé le désir - le désir fort, nécessaire, impérieux - de le retrouver, et de le comprendre. De l'imaginer aussi.»

L'auteur, motivant sa quête écrit aussi que «c'est le silence que je voulais dénoncer, cette absence de textes et de témoignages directs sur tout un pan d'une histoire récente. (...) Seuls quelques universitaires ont tenté de briser ce silence. On en sait plus sur le Moyen âge que sur l'esclavage. (...) Aujourd'hui encore, après quatre années d'enquête, je suis incapable de savoir quand et où Furcy est mort».

Il a dit

«Beaucoup de choses m'ont paru très justes. La description du lobby colonial, tout-puissant à Bourbon (La Réunion), au point que les magistrats de la métropole, comme Louis Gilbert Boucher, sont choqués quand ils le découvrent. La peinture des habitations à Maurice, où le labeur et l'ordre sont tellement féroces que les historiens de l'esclavage américains préfèrent à l'appellation «plantation» le terme de «camp de travail forcé». On est vraiment là dans la bestialisation de l'humanité. Les procès également sont bien documentés et montrent avec pédagogie les débats de l'époque. Plus discutable à mon sens est le fait d'avoir transformé Furcy en afro-descendant, alors que sa mère était née en Inde. Ces esclaves tamouls sont, pour le coup, une vraie singularité des îles et des pays du sud-ouest de l'océan Indien, durant cette période.»

L'historien Bruno Maillard, enseignant à l'université Paris-I Panthéon-Sorbonne, membre du conseil scientifique de la Fondation pour la mémoire de l'esclavage. Spécialiste de l'esclavage dans l'océan Indien, il a notamment publié La Vie des esclaves en prison. La Réunion 1767-1848 (Plon, 2024). Extrait d'une interview parue le 13 janvier 2026 sur le site Le Monde.fr

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