Le geste est simple, presque anodin. À peine le temps de déverrouiller son téléphone portable, un QR code scanné et voilà le paiement effectué. Ce n'est pas qu'un gadget que proposerait un supermarché d'une banlieue de Nouakchott. C'est un saut de plain-pied dans le XXIe siècle. En Mauritanie, la digitalisation des opérations financières transforme le quotidien.
Dans la capitale Nouakchott, Mohamedou Limam s'en souvient comme si c'était hier :
« Nous avions souvent des problèmes d'approvisionnement qui généraient des retards de paiement, et on nous appliquait les pénalités », déclare M. Limam, chef de l'entreprise Limam et Frères, spécialisée dans les bâtiments et travaux publics.
Avant 2023, payer un fournisseur en région prenait entre deux et cinq jours. Alors, quand il fallait lancer des approvisionnements d'urgence sur un chantier éloigné, c'était la garantie d'un parcours semé d'embûches : téléphone, attente, coursier, et autres méandres bureaucratiques sans compter qu'il faille tout recommencer si un document était égaré. Implacables, les pénalités de retard tombaient. Aujourd'hui, à la première expression d'un besoin depuis son chantier à Néma (1 000 kilomètres à l'Est de Nouakchott), M. Limam assure le paiement instantanément. Le chantier ne s'arrête plus, symbole d'une Mauritanie qui passe la vitesse supérieure.
Grâce au Projet de modernisation des infrastructures financières (PAMIF), financé pour 4,78 millions de dollars américains par le Fonds africain de développement, le guichet de prêt à taux concessionnels du Groupe de la Banque, la Mauritanie s'est dotée d'une infrastructure financière moderne et aux normes internationales, portant le taux d'inclusion financière de 21 % à plus de 50 %.
Des routes de la digitalisation
Pour comprendre ce que le projet a changé, il faut s'imaginer un vaste territoire avec la marche ou le cheval comme seuls moyens de se déplacer. Disposer d'une voiture ne suffirait pas. Routes, ponts, signalétique sont nécessaires. En Mauritanie, jusqu'en novembre 2023, le secteur financier ressemblait à ce territoire-là. Les virements interbancaires prenaient plusieurs jours. La compensation se faisait manuellement : des agents se déplaçaient physiquement, des enveloppes sous le bras, entre les banques de détail et la Banque centrale de Mauritanie. Les erreurs de saisie frôlaient les 40 %. Et pour un client dans une agence à Néma ou Zouerate (740 km au Nord de Nouakchott), remettre un chèque pouvait prendre deux semaines, le temps de le transporter jusqu'à la capitale pour le compenser.
Le Projet de modernisation des infrastructures financières n'a donc pas seulement construit les routes. Il a posé les chemins de fer, les trains, les aéroports et les voies cyclables en même temps. Mis en oeuvre en partenariat avec la Banque centrale de Mauritanie, il déploie plusieurs infrastructures financières simultanément.
- La première est celle que Salha Diallo, directrice des moyens de paiement à la Banque mauritanienne de commerce international (BMCI), voit à l'oeuvre chaque jour : un système de télécompensation qui a mis fin aux allers-retours physiques. Aujourd'hui, l'agence scanne le chèque sur place.
« On est passé de la compensation manuelle à la compensation électronique. Un chèque déposé entre 8h et midi est réglé le même jour à 15h », se félicite la banquière.
Finis les fichiers Excel hors système, les bordereaux papiers, les enveloppes acheminées à la Banque centrale, risques de perte, etc. Désormais chaque virement est traçable et détaillé. Résultat, le volume de virements émis au sein de la BMCI est passé de 5 000 sur toute l'année 2023 à 94 000 pour le seul second semestre 2025.
- Une deuxième infrastructure opère pour les gros montants -- virements d'entreprise à entreprise, opérations interbancaires --, et cette fois en temps réel.
« Vous envoyez un virement, et dans les cinq minutes qui suivent, le client peut disposer de ses fonds », se réjouit Mme Diallo. Finie l'attente, finie l'incertitude.
- Plus discrète, une autre brique a pourtant changé l'équilibre du pays tout entier. Avant son existence, les banques hésitaient à placer leurs excédents de trésorerie auprès de la Banque centrale, de peur de ne pouvoir y accéder au besoin. Mohamed Ahmed Memoune, directeur général des marchés des capitaux à la Banque centrale de Mauritanie, décrit la rupture :
« Un clic, et vous avez la liquidité à l'équivalent des stocks de valeur des titres publics dont vous disposez. »
Ce guichet automatisé de refinancement a permis à la Banque centrale de mener une politique monétaire éclairée, là où elle naviguait à vue.
À la Banque centrale, les outils mis en place dans le cadre du Projet de modernisation des infrastructures financières ont permis de mener une politique monétaire précise : des opérations d'injection ou de reprise de liquidités pilotées en temps. Impact concret essentiel : le contrôle de l'inflation. Hier à deux chiffres, elle est inférieure à 2 % aujourd'hui. Un marché obligataire inexistant il y a trois ans, offre désormais des maturités allant jusqu'à dix ans.
Un socle pour l'avenir
Derrière la réduction du temps d'attente des opérations financières, il y a des infrastructures invisibles mais décisives : le taux d'inclusion financière du pays est notamment passé de 21 % en 2019-2020 à 55 % en 2026.
« Ce taux n'est pas seulement un chiffre, insiste Lalla Elghoth, coordinatrice du projet PAMIF. Ce sont des hommes et des femmes qui bénéficient du secteur financier dans leur vie de tous les jours. »
Pour les employés de Mohamedou Limam, la différence se vit à chaque fin de mois. Ses salariés disposent désormais tous d'un compte en banque et perçoivent leur salaire à date fixe, par virement.
« Chaque fin de mois, le même jour, tout le monde a son salaire sur son compte », confie M. Limam
Si la première phase du PAMIF vient de poser les jalons de la modernisation financière en Mauritanie, la deuxième phase annoncée devrait ouvrir un autre chapitre : celui de l'inclusion financière élargie, avec pour horizon l'émergence d'un écosystème FinTech mauritanien. Le cap est fixé sur les services financiers pour les populations rurales, le financement à impact environnemental et social.
« Notre pays est prêt aujourd'hui pour développer l'innovation financière, pour faire progresser nos citoyens », dit Mme Elghoth.
Pour les employés de Mohamedou Limam, les salaires sont désormais versés à temps, directement sur leurs comptes bancaires. Voir les détails du projet