À quelques jours des élections générales de 2014, lors d'une interview à l'express, Paul Bérenger, alors leader du Mouvement militant mauricien (MMM), qui avait à l'époque 75 ans, disait se sentir «plus en forme que jamais». Cette affirmation tient toujours la route puisque, à 81 ans, le voilà qui renfile ses gants de boxe et remonte sur le ring politique après avoir été «désavoué», il y a trois semaines, par les membres de son Bureau politique et samedi par une grande majorité de délégués mauves. Son intention est de former un nouveau parti politique.
C'est sur sa page Facebook qu'il a choisi d'annoncer son retrait du MMM hier. Une décision pas prise de gaieté de coeur. «Il est des décisions qui portent le poids d'une vie entière. Aujourd'hui, après plus de 50 années d'engagement politique, je suis contraint de me retirer du MMM, ce parti que j'ai contribué à fonder en 1969, dans un contexte où il fallait oser remettre en question l'ordre établi et ouvrir une nouvelle voie pour notre pays.
Ce départ est un déchirement. Car le MMM a été bien plus qu'un parti. Il a été une force de transformation nationale.»
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Et c'est vrai. C'est à son retour d'études de l'université galloise de Bangor - où il a décroché une licence en littérature française et en philosophie et où il a aussi découvert Karl Marx et sa lutte des classes, Rosa Luxemburg et ses idées de liberté, de même que Frantz Fanon et son opposition au colonialisme - qu'il décide d'appliquer les idées marxistes. Il fonde alors le Club des étudiants qui deviendra par la suite le MMM, et défend la lutte des classes.
Il sera de tous les combats aux côtés des travailleurs de l'industrie sucrière, du port, du transport, de l'électricité, en instituant la General Workers Federation. Son langage incisif fait mouche. Dans les années 70, le pays est secoué par des grèves et autres débrayages. Dans son message d'hier sur Facebook, il rappelle que le MMM «a été le vecteur d'une prise de conscience collective. Il a été, pour toute une génération, le symbole d'un combat pour la dignité, pour l'égalité et pour la justice.
Ensemble, nous avons contribué à faire avancer des causes essentielles : l'amélioration des droits des travailleurs, l'élargissement des libertés, l'émancipation de notre société, le renforcement des institutions démocratiques. Nous avons porté la voix de celles et ceux que l'on n'écoutait pas, et nous avons refusé, toujours, que la politique se résume à la gestion du pouvoir».
Militant
Militant acharné, il échappe à un attentat en 1971 et a été jeté en prison pendant un an. Une détention qui l'a rendu plus pragmatique, le faisant, à sa libération, positionner le MMM comme un parti décidé à conquérir le pouvoir. Il a alors recruté de jeunes cadres proches du libéralisme politique, lui jonglant entre ces deux courants selon les besoins.
Paul Bérenger a dopé les partis avec lesquels il a contracté des alliances, que ce soit le Parti travailliste (PTr) ou le Mouvement socialiste militant, faisant des compromis perçus par certaines têtes fortes du MMM comme des compromissions. Sa conviction d'avoir toujours raison a poussé plusieurs de ses camarades de calibre à quitter le navire mauve.
S'il y a une idée qu'il a toujours défendue, c'est la nécessité de mener une réforme électorale. Il le dit dans son message sur Facebook : «Parce qu'une démocratie ne peut être pleinement accomplie tant que chaque voix ne compte pas à sa juste valeur. Ce combat, je ne l'abandonne pas. J'espère encore qu'il pourra aboutir de mon vivant.» En 2014, même un membre du Bureau politique du PTr le reconnaissait en ces termes : «Il ne faut pas s'y tromper, la priorité de Bérenger est aujourd'hui que la réforme électorale voie le jour. Il ne faut pas oublier que c'est le MMM qui a le plus souffert du système actuel.
Cette réforme est non seulement une bonne chose pour le pays, mais également pour le MMM, puisqu'elle permettra au parti d'assurer son avenir lorsque Bérenger ne sera plus aux commandes. Il est en train de montrer la voie mais beaucoup ne s'en rendent pas compte.»
Paul Bérenger s'est toujours opposé à la corruption, et à d'autres dérives. Il l'a dit encore hier matin dans son message Facebook: «Depuis plusieurs mois, j'ai alerté sur des dérives que je considère incompatibles avec les valeurs que nous avons toujours défendues : des pratiques que nous avons combattues hier, des lenteurs qui freinent le progrès et un éloignement préoccupant des engagements pris devant le peuple. J'ai estimé de mon devoir de parler, non pas pour diviser, mais pour redresser. Je constate aujourd'hui que ces avertissements n'ont pas été suivis d'effet.»
Et pour lui, rester au pouvoir sans conditions était alors inconcevable. «La décision de maintenir le parti au sein du gouvernement sans conditions, sans garanties, et sans exigence claire quant à la mise en oeuvre du programme pour lequel nous avons sollicité la confiance des Mauriciennes et des Mauriciens marque une rupture profonde. Rester au pouvoir ne doit jamais être une finalité.
Le pouvoir n'a de légitimité que lorsqu'il est exercé avec rigueur, avec courage et dans le respect absolu de la parole donnée. C'est donc en conscience et fidèle aux principes qui ont guidé toute ma vie politique, que je fais aujourd'hui le choix de me retirer du MMM.»
Fidèle
Un retrait qu'il vit à la fois avec «une immense tristesse» mais aussi avec la sérénité de n'avoir «jamais transigé» avec ses convictions. «Je me retire sans renier notre histoire, sans effacer nos combats, sans oublier tout ce que nous avons construit ensemble. Et avec la certitude que l'essentiel, en politique comme dans la vie, est de rester fidèle à ce que l'on a toujours été.»
Depuis jeudi dernier, il pressentait que les délégués mauves approuveraient la décision des membres du Bureau politique de rester au gouvernement et le lâcheraient. Il avait alors évoqué la possibilité de créer un nouveau parti - l'une de ses quatre options lorsqu'il avait été désavoué par les membres du Bureau politique mauve.
Malgré son âge, il a décidé de remonter sur le ring car «le combat continue. Dans ce but, un nouveau mouvement politique sera lancé avec les militantes et militants, Mauriciennes et Mauriciens qui partagent nos valeurs et nous rejoindront dans ce combat». Une décision sage ou une utopie ? L'avenir le dira.