Sénégal: Fondations Premières dames au pays - L'urgence de passer à un héritage durable

tribune

Une fondation peut marquer un mandat. Une institution peut marquer un pays.

Au moment où une nouvelle fondation vient d'être lancée au Sénégal sous l'égide des figures associées au rôle de Première dame, une question s'impose, simple et dérangeante : que restera-t-il quand le mandat s'achèvera ?

Au fil des années, les fondations portées par les Premières dames ont accompagné des causes essentielles : santé, éducation, action sociale. Elles ont permis de répondre à des urgences, de mobiliser des ressources et de donner de la visibilité à des enjeux souvent relégués au second plan. Mais l'histoire récente montre que beaucoup de ces initiatives s'essoufflent, disparaissent ou peinent à survivre à celles qui les ont portées. Faute de cadre structuré, elles restent attachées à une personne, à une image, à une temporalité politique.

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À l'inverse, en 1978, sous l'impulsion de Colette Senghor, la Maison d'Éducation Mariama Bâ voyait le jour. Près d'un demi-siècle plus tard, elle demeure une référence d'excellence. Pourquoi ? Parce qu'elle n'a pas été conçue comme une oeuvre personnelle, mais comme une institution publique, pensée pour durer, structurée pour traverser le temps et indépendante des cycles politiques. C'est précisément cette différence qui doit aujourd'hui nous interpeller.

Le piège de la visibilité sans lendemain

Le véritable enjeu n'est pas la légitimité de l'engagement des Premières dames. Il est dans la manière dont cet engagement s'inscrit, ou non, dans un temps long. Créer une fondation est souvent plus rapide, plus visible, plus valorisant à court terme. Mais sans mécanismes solides de gouvernance, de financement et de transmission, l'impact reste fragile. Dans un contexte où les défis : éducation, santé, autonomisation, exigent des réponses durables, l'action ne peut plus être pensée à l'échelle d'un mandat.

Un contexte qui appelle à la responsabilité

Aujourd'hui, le Sénégal vit une configuration inédite : deux femmes partagent ce rôle symbolique de Première dame. C'est une opportunité doublée d'un risque. Deux fois plus d'impact possible, certes ; mais aussi deux fois plus de risque de dispersion, de duplication et de gaspillage de ressources. Dans un pays où les besoins sont immenses et les ressources limitées, une exigence s'impose : faire mieux, plutôt que faire plus.

Passer à une gouvernance de l'impact

Le temps des initiatives symboliques est révolu. Toute action portée par une figure publique doit aujourd'hui répondre à une exigence de rigueur et de redevabilité. Cela suppose une exigence de transparence et de redevabilité, avec des résultats mesurables et accessibles et une mesure d'impact réelle, au-delà des effets d'annonce. Il est nécessaire d'appliquer une logique d'additionalité, pour éviter les doublons avec les politiques existantes ; mais aussi une approche orientée vers des résultats durables plutôt que vers la visibilité immédiate. Autrement dit, il ne suffit plus d'agir : il faut structurer, démontrer et inscrire dans la durée.

De l'émotion à la transformation

Dans une cohérence de responsabilité sociétale, toute initiative à vocation sociale doit dépasser l'émotion et l'urgence pour s'inscrire dans une trajectoire de transformation durable. Trois critères permettent d'évaluer la maturité d'une action à impact :

sa pérennité: l'initiative est-elle conçue pour survivre à ses fondateurs ?

sa mesurabilité: peut-on objectivement évaluer ses résultats ?

son intégration systémique: renforce-t-elle l'existant ou crée-t-elle une structure parallèle ?

À ces critères s'ajoute une exigence fondamentale : la gouvernance. Sans transparence, sans redevabilité et sans indépendance décisionnelle, l'impact reste fragile, voire inexistant. Ce passage d'une logique d'intention à une logique de transformation est aujourd'hui au coeur des standards internationaux de la RSE et de la finance à impact.

Changer de modèle : de l'initiative personnelle à l'actif collectif

L'exemple de la Maison d'Éducation Mariama Bâ nous rappelle une évidence : ce qui transforme un pays, ce ne sont pas les initiatives les plus visibles, mais celles qui sont les mieux institutionnalisées. Plutôt que de multiplier les fondations, il est temps d'imaginer des plateformes d'impact réunissant acteurs publics, privés et associatifs ; des fonds à impact social dotés d'une gouvernance indépendante ; des structures capables de survivre aux alternances politiques. C'est ainsi que l'engagement devient un levier de transformation, et non une parenthèse.

Et si le Sénégal inventait son propre modèle ?

Plutôt que de reproduire un modèle centré sur des structures individuelles, le pays pourrait poser les bases d'un cadre structurant et pérenne pour l'engagement des Premières dames.

Certaines approches, ailleurs, ont démontré leur efficacité en reposant sur un principe simple : la contribution de tous, même symbolique, au service d'un objectif commun. Ce type de mécanisme permet : de désindividualiser l'action, de renforcer l'adhésion citoyenne, d'assurer une mobilisation continue, et de créer une redevabilité directe entre les porteurs d'initiatives et la population.

Appliqué au Sénégal, un tel modèle pourrait soutenir durablement des causes prioritaires tout en ancrant l'action dans une dynamique collective, au-delà des cycles politiques. À terme, le pays pourrait ainsi faire émerger un modèle africain de leadership d'influence responsable, où l'engagement des figures publiques ne serait plus jugé à sa visibilité, mais à sa capacité à transformer durablement les systèmes.

Bâtir pour durer

Le Sénégal n'a pas besoin de plus d'initiatives. Il a besoin de plus d'héritage. Soyons conscient que celui-ci, n'est pas ce qui se voit pendant un mandat. Il continue d'exister, résiste au temps, au clientélisme, aux changements de pouvoir et aux logiques d'image. Cet héritage transforme durablement une société. À l'heure où les défis sont immenses et les ressources limitées, une conviction s'impose : l'engagement ne vaut que s'il est pensé pour durer et impacter

Cécile Thiakane

Consultante RSE et stratégie d'impact

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