Afrique: Visite du Pape au Cameroun - La bénédiction qui a coûté leur gagne-pain à des centaines de familles

500. C'est le nombre de commerçants dont les boutiques ont été détruites à Yaoundé et dans les villes-étapes du Pape Léon XIV. Au nom de l'embellissement. Dans un pays déjà sous pression économique.

La vitrine avant le Saint-Père

Le Pape Léon XIV se rend au Cameroun du 15 au 18 avril 2026, dans les villes de Yaoundé, Bamenda et Douala. Une visite apostolique de quatre jours, annoncée depuis des semaines, qui a déclenché une opération d'embellissement urbain d'une rare brutalité pour les plus vulnérables.

Les commerçants de rue installés autour du rond-point du marché de Ndogpassi ont été déguerpis. Les trottoirs, longtemps saturés d'étals de fortune, ont été rendus aux piétons. L'éclairage public a été renforcé jusqu'aux carrefours adjacents au stade de Japoma.

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Le résultat est spectaculaire. Le prix humain, lui, est invisible dans les discours officiels.

Des hangars rasés dans la nuit, des vies brisées au matin

Le dossier le plus emblématique est celui du marché Mokolo, à Yaoundé. Plus de 200 commerçants du marché Mokolo ont manifesté pour dénoncer la destruction nocturne de leurs hangars au lieu-dit « Feux sapeur Mokolo », entre le 7 et le 8 mars 2026.

Les témoignages sont accablants. « Au petit matin, on m'a annoncé la nouvelle par WhatsApp. Quand j'ai ouvert, on nous avait cassé avec toutes les marchandises à l'intérieur », témoigne une vendeuse.

Les pertes sont colossales : « Des milliards ! Vous imaginez ? Plus de 500 commerçants qui perdent leur marchandise à hauteur de 2, 10 ou 15 millions de francs CFA. » Des hommes et des femmes qui vivaient sur crédit, du jour au lendemain sans outil de travail ni indemnisation.

Sur les ruines, une pancarte manuscrite résume tout : « Ici était mon gagne-pain. Tout est fini. »

Le même scénario, ville après ville

Les mêmes opérations d'embellissement sont également visibles à Douala et Bamenda, autres étapes prévues de la visite du souverain pontife au Cameroun. Le déguerpissement des commerçants camerounais n'est pas un accident. C'est une méthode.

Certains dénoncent des travaux réalisés uniquement à l'approche des grandes visites officielles. Quand les caméras s'en vont, les questions restent : les trottoirs demeureront-ils libres ? Les caniveaux resteront-ils curés ?

Ce que des années de réclamations n'avaient pas obtenu, la visite d'un chef religieux l'a accompli en quelques jours. Ce constat, formulé par les habitants eux-mêmes, dit tout sur les priorités réelles de l'urbanisme camerounais.

Un État en mode façade

La visite papale au Cameroun agit comme un révélateur institutionnel. L'État mobilise en quelques semaines des ressources, des engins, des effectifs pour le regard de l'étranger. Pas pour le quotidien des siens.

La visite apostolique intervient au moment où le pays traverse une crise sociopolitique consécutive à l'élection présidentielle fortement contestée du 12 octobre 2025. Le pays est sous le poids d'un marasme économique sans précédent.

Dans ce contexte, les commerçants sinistrés ne demandent pas la charité. Ils demandent ce que la Constitution leur garantit : la sécurité de leurs biens, un préavis, une indemnisation. Trois droits dont ils n'ont rien vu.

Justice sociale et vitrine internationale

Dans les six à douze prochains mois, la question des indemnisations des commerçants déguerpis restera ouverte. Le maire de Yaoundé a promis de « tirer la situation au clair ». Les commerçants attendent. Les marchandises, elles, ne reviendront pas.

Embellissement brutal, destruction non indemnisée, promesses non tenues. Le Cameroun multiplie les projets d'infrastructure liés à des événements internationaux. Sans protocole clair de gestion des conflits, ces frictions se reproduiront.

Que reste-t-il quand le Pape repart ?

Le Pape Léon XIV viendra porter un message de paix et de réconciliation. Mais à Yaoundé, à Douala, dans les ruines du marché Mokolo, des centaines de familles attendent un autre message : celui d'un État qui protège ses citoyens même quand personne ne regarde. Une bénédiction qui exclut les plus pauvres de la scène qu'elle est censée illuminer est-ce encore une bénédiction ?

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