Soudan: Au camp de Kriandongo, des centaines de milliers de réfugiés soudanais tentent de reconstruire leur vie

15 Avril 2026

À la périphérie de la ville ougandaise de Biale, des tentes s'égrènent le long de routes poussiéreuses qui s'ouvrent sur de vastes champs. Le camp de Kriandongo se tient à la croisée d'un passé brisé et d'une vie que l'on tente, prudemment, de reconstruire.

Ici, l'histoire ne s'arrête pas à la fuite de la guerre. Une autre phase commence, où les jours ne se mesurent plus en heures, mais au poids des pertes et à l'effort de continuer.

Depuis le début de la guerre au Soudan en avril 2023, près de 600.000 réfugiés soudanais sont arrivés dans le camp, certains après des périples éprouvants à travers plusieurs pays. Ils sont venus avec peu de biens, mais de nombreux souvenirs, tentant de recoller les morceaux de vies bouleversées.

Situé à environ 275 kilomètres de Kampala, Kriandongo accueille également des réfugiés du Soudan du Sud, du Burundi, du Kenya, de la République démocratique du Congo et du Rwanda, ainsi que la communauté d'accueil environnante.

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Ce qui les unit dépasse leurs différences : l'expérience de la perte et la nécessité de recommencer.

ONU Info s'est rendue dans le camp pour témoigner de leur quotidien et entendre les défis les plus pressants auxquels sont confrontés les habitants depuis leur fuite.

Des amphithéâtres d'ingénierie à une tente de réfugié

Dans le camp de Kriandongo, Hussein Hashim Taiman mène une vie qu'il n'aurait jamais imaginée. Ingénieur civil titulaire d'un master, il travaillait autrefois au département de génie civil de la mission conjointe Union africaine-Nations Unies au Darfour (MINUAD).

Aujourd'hui, il vit sous une tente, où il dirige la communauté des réfugiés soudanais dans l'un des plus grands camps du pays.

Il a fui Omdurman avec ses enfants en mai 2023, traversant le Soudan du Sud avant d'atteindre l'Ouganda, au terme d'un voyage marqué par la peur, le harcèlement et les abus.

« Ici, quand on se plaint, on se rend compte que le malheur des autres est encore plus grand que le sien, alors on essaie d'oublier le sien pour alléger celui des autres », confie-t-il.

« Nous puisons notre force les uns chez les autres. Parfois, nous nous réunissons entre professionnels et parlons de notre passé. Aujourd'hui, je vis dans une tente, mais c'est cela, la guerre ».

La situation ne s'est pas améliorée comme beaucoup l'espéraient. L'aide s'amenuise et des tentes conçues pour durer six mois sont devenues des abris permanents plus de trois ans après.

Les soins de santé sont insuffisants, l'éducation irrégulière et même l'eau et la nourriture reposent désormais sur la solidarité entre habitants.

Hussein met en garde : l'avenir de toute une génération est en jeu. Il appelle les Nations Unies et la communauté internationale à accorder davantage d'attention aux réfugiés soudanais en Ouganda.

Nourriture : une question de vie ou de mort

Face à cette réalité difficile, des initiatives simples ont vu le jour. Parmi elles, des cuisines communautaires, nées d'un besoin urgent, devenues peu à peu une bouée de sauvetage pour éviter la famine dans le camp.

Une vingtaine de ces cuisines fonctionnent aujourd'hui, contribuant à réduire la faim et à renforcer les liens sociaux entre les réfugiés soudanais.

Mutasim Mohamed Ahmed, originaire de Nyala au Darfour du Sud, commerçait autrefois entre le Soudan, la Chine et Dubaï. La guerre a bouleversé sa vie et il est arrivé en Ouganda en 2023. Il est aujourd'hui secrétaire des cuisines communautaires.

« Ces cuisines ont été mises en place après la réduction des rations alimentaires du Programme alimentaire mondial », explique-t-il. « Nous avons constaté des cas de malnutrition. Il y a eu des décès et des fausses couches à cause de la faim ».

« Travailler dans ces cuisines m'a appris à être humain. Quand on voit des gens souffrir de la faim, si l'on n'a pas d'humanité, on ne peut pas le ressentir. Moi, je le ressens pour mon peuple soudanais, ils sont ma chair et mon sang ».

« Nous avons survécu pour aider les autres »

Depuis Kampala, où elle vit désormais, Dre Widad Makki effectue régulièrement le long trajet jusqu'au camp de Kriandongo -- non pas par obligation, mais par choix.

Ancienne professeure d'université et directrice du département d'éducation spécialisée dans l'État de Khartoum, elle a fui son domicile sous les bombardements.

« C'était difficile de faire passer mes enfants à travers les tirs, la fumée, les voitures brûlées et les corps dans les rues », raconte-t-elle. « Je leur demandais de couvrir leurs visages pour qu'ils ne voient pas ».

Aujourd'hui, elle reste étroitement liée au camp à travers son travail avec l'organisation Al-Malam Darfur pour la paix et le développement, soutenant notamment les cuisines communautaires.

« Nous avons survécu et sommes arrivés sains et saufs en Ouganda. Maintenant, nous aidons nos frères et soeurs soudanais dans les camps », dit-elle.

Mais son inquiétude demeure profonde : « Notre plus grande crainte est que cette guerre dure longtemps. Les défis sont nombreux : éducation, loyers, coût de la vie, absence de revenus, manque d'emplois. Nous rêvons chaque jour que la guerre cesse pour pouvoir rentrer au Soudan ».

Des médecins réfugiés en première ligne

En dehors des camps, la situation est différente à Kampala, où certains professionnels soudanais ont réussi à reconstruire leur carrière.

Dans un hôpital de la capitale, le Dr Abdul Jabbar Ahmed Adam, spécialiste en médecine interne, soigne des patients de diverses nationalités.

Ancien médecin à l'hôpital Ibn Sina de Khartoum, il est arrivé en Ouganda en 2023 et travaille aujourd'hui à l'hôpital de Gombe. « L'Ouganda nous a accueillis chaleureusement. Le travail ici est bon et il n'y a pas de discrimination », affirme-t-il. « Nous ne nous sentons pas étrangers ».

Plusieurs professionnels de santé soudanais ont ainsi pu continuer à exercer, certains ouvrant même leurs propres cliniques.

« L'Ouganda dispose de bons hôpitaux, mais manque de personnel », explique-t-il. « Les médecins soudanais contribuent à combler ce manque ».

Il tient aussi à corriger une idée reçue : « Tous ceux qui viennent ici ne dépendent pas de l'aide. Il y a des professionnels, des commerçants et des personnes qualifiées dans de nombreux domaines ».

Le White Heart Hotel

Ibrahim Zakaria Yahya s'est installé à Biale bien avant la récente vague de déplacements. Originaire du Darfour du Sud, il a quitté le Soudan fin 2007, atteint l'Ouganda en 2008, puis s'est installé à Biale après plusieurs années à Kampala.

Les débuts ont été difficiles. « J'ai beaucoup souffert à mon arrivée », se souvient-il. Mais progressivement, il a trouvé sa voie : commerce, agriculture, puis immobilier.

Il y a trois ans, il a ouvert un hôtel baptisé White Heart. « J'ai choisi ce nom comme une invitation à purifier les coeurs et les consciences, à dépasser l'amertume que les Soudanais ont vécue à travers des guerres répétées », explique-t-il.

« Ceux qui viennent ici doivent venir avec un coeur pur. Nous avons fui la guerre, et nous devons coexister pour pouvoir un jour rentrer chez nous en toute sécurité ».

Reconnaissant envers l'Ouganda, il souligne : « Ils m'ont accueilli à bras ouverts. Je ne me suis jamais senti réfugié. Je ne le suis que sur le papier ».

Pourtant, comme beaucoup, il aspire à rentrer chez lui.

A travers le camp, cet espoir reste intact. L'avenir est incertain, les services insuffisants, et l'angoisse est forte, notamment chez les jeunes. Mais la vie continue -- dans sa simplicité, ses épreuves et ses innombrables histoires -- en attendant la fin de la guerre.

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