Ile Maurice: Le Budget ou la rue

Personne ne voudrait être à la place de Navin Ramgoolam. À dix semaines d'un Budget qui s'annonce déjà comme un exercice d'équilibriste, le Premier ministre fait face à une équation que même les technocrates les plus aguerris peineraient à résoudre : restaurer la crédibilité des finances publiques, tout en contenant une colère sociale qui monte, lentement mais sûrement, des cuisines vers la rue.

Le problème n'est pas uniquement économique. Il est politique, presque existentiel. La rupture avec Paul Bérenger - et l'implosion du MMM qui s'en est suivie - reconfigure le paysage. L'ancien allié est redevenu procureur. Aux côtés d'une opposition revigorée, il promet d'exposer «pratiques, dérives et lenteurs». Traduction : le Budget ne sera pas seulement jugé sur ses chiffres, mais sur sa cohérence politique et sa capacité à tenir une promesse devenue centrale - le pouvoir d'achat.

Or, sur ce terrain, les marges de manoeuvre sont étroites. Les indicateurs convergent vers une dégradation : croissance en ralentissement, investissement en retrait, inflation en hausse. Derrière la statistique anodine d'une inflation mensuelle de 0,1 %, se cache une réalité autrement plus brutale : celle d'un panier de la ménagère qui s'alourdit, d'un pain qui coûte plus cher qu'hier et d'un sentiment diffus que les revenus stagnent quand les prix, eux, ne s'arrêtent plus.

Ce décalage entre inflation mesurée et inflation ressentie est au coeur du malaise. Officiellement, l'inflation annuelle tourne autour de 4,2 %. Officieusement, elle est bien plus élevée pour les ménages modestes, ceux dont la consommation est concentrée sur les produits alimentaires et l'énergie - précisément les segments les plus volatils. La hausse annoncée de 15 % de l'électricité et celle des carburants ne feront qu'amplifier ce phénomène. Dans une économie insulaire, dépendante des importations, chaque choc externe - du Moyen-Orient à Washington, DC - se répercute quasi mécaniquement sur le quotidien.

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Le gouvernement le sait. Mais savoir ne suffit pas. Il faut agir - et vite. Les mesures annoncées à la suite du rapport de l'Audit 2024- 2025 témoignent d'une volonté de reprendre le contrôle : circulaires, responsabilisation des hauts fonctionnaires, création d'une National Accountability Enforcement Authority, introduction d'un Performance-Based Budgeting. Sur le papier, l'architecture est solide. Elle répond aux standards internationaux et s'inscrit dans une logique de discipline budgétaire saluée par les institutions comme le FMI. Mais la question demeure : ces réformes, aussi nécessaires soient-elles, sont-elles politiquement soutenables dans un contexte de tension sociale croissante ?

Pour sa part, l'Audit révèle moins des anomalies techniques que des défaillances systémiques. L'exemple des prisons - un contrat attribué, puis abandonné sans suite légale - n'est pas une exception. Il est symptomatique d'un État qui peine à faire respecter ses propres règles. Restaurer la discipline budgétaire, dans ce contexte, revient autant à réformer des procédures qu'à reconstruire une culture de responsabilité.

Et c'est là que le bât blesse. Toute tentative de rigueur budgétaire - réduction des dépenses, ciblage des subventions, hausse indirecte des prix - risque d'être perçue comme une trahison des promesses de 2024. L'Alliance du changement a été élue sur une promesse simple : améliorer le pouvoir d'achat. Aujourd'hui, elle doit expliquer pourquoi ce pouvoir d'achat se contracte.

Le risque est double. Économique, d'abord : un déficit qui pourrait frôler les 7 % du PIB, une croissance sous les 3 % et une dette qui limite les marges d'intervention. Politique, ensuite : une perte de confiance progressive, alimentée par l'impression que les sacrifices demandés ne sont ni équitablement répartis ni clairement justifiés.

Dans ce contexte, le Budget 2026- 2027 sera plus qu'un exercice comptable. Il sera un test de crédibilité. Pour réussir, le gouvernement devra éviter deux écueils. Le premier serait de céder à la facilité populiste - subventions généralisées, dépenses non ciblées - au risque d'aggraver les déséquilibres. Le second serait de s'enfermer dans une orthodoxie budgétaire déconnectée des réalités sociales.

Entre ces deux extrêmes, une voie étroite existe : celle d'une rigueur sélective, assumée et expliquée. Cela implique de protéger les plus vulnérables, tout en réformant les inefficacités, de cibler les aides plutôt que de les diluer et, surtout, de restaurer la confiance par la transparence.

Au fond, le véritable déficit auquel fait face Ramgoolam n'est pas seulement budgétaire. Il est politique. Et celui-là ne se comble ni par des circulaires ni par des indicateurs de performance, mais par une chose plus rare : la crédibilité.

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