Et si on changeait les mentalités ? C'est ce que propose Arrmaan Shamachurn, président de SOS Patrimoine en péril, pour la Journée internationale des monuments et sites, célébrée aujourd'hui. Transformer la valorisation de bâtiments et lieux historiques en pilier de l'économie pourrait bien devenir le paratonnerre en cas de chocs financiers.
Une douce promenade dans les jardins du Réduit jusqu'au temple de l'Amour. Et admirer, au passage, la vaisselle d'apparat du château. Aujourd'hui et demain, c'est portes ouvertes à la State House et dans d'autres lieux historiques, à l'occasion de la Journée internationale des monuments et sites, célébrée en ce 18 avril.
Une fois le bon moment en famille passé, comment continuer à valoriser nos richesses historiques ? Arrmaan Shamachurn, président de SOS Patrimoine en péril, souligne que pour la Journée des monuments et sites, le National Heritage Fund prend bien soin «d'ouvrir les portes de patrimoines qui sont en bon état, pas les sites historiques délabrés».
Pour cette journée internationale, le thème choisi par le Conseil international des monuments et des sites (ICOMOS), organe consultatif de l'Unesco, est : «Réponse d'urgence pour le patrimoine vivant dans le contexte des conflits et des catastrophes».
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Situations d'urgence dans le contexte local, ce sont notamment les inondations et autres effets du dérèglement climatique. «Dans le cas du patrimoine bâti, il y a de nombreux édifices en bois, vulnérables aussi aux risques d'incendie.»
L'heure est à la crise, avec la guerre au Moyen-Orient. Mais, prévient Arrmaan Shamachurn, «il ne faut pas tomber dans la facilité. Et se contenter de dire que les caisses de l'État sont vides et que l'on manque de moyens pour s'occuper du patrimoine». Au contraire, c'est le moment, selon lui, de transformer la crise en opportunité, en devenant encore plus innovant en matière de défense du patrimoine.
Le patrimoine comme un actif
Il ne reste plus qu'une poignée de semaines avant la présentation du prochain Budget. Arrman Shamachurn émet le voeu (pieux) que le scénario de l'an dernier ne va pas se répéter. En 2025, ceux qui avaient été invités à s'exprimer lors des séances de consultations pré- budgétaires ont d'abord eu droit à une copie du rapport State of the economy détaillant en un mot comme en cent, que les caisses de l'État sont «vides».
Le défenseur du patrimoine rappelle que le programme gouvernemental contient l'idée que le National Heritage Fund va travailler avec divers partenaires, pour faire évoluer la protection du patrimoine en un secteur économique. Il devrait en être ainsi. «Au lieu de l'approche actuelle, qui consiste à laisser l'état des bâtiments historiques se dégrader et ensuite, presque mendier auprès de l'État pour trouver des fonds pour la rénovation. Au final, seulement un ou deux sites obtiennent des fonds pour leur rénovation.»
Autre proposition portée par SOS Patrimoine en péril : que les fonds de divers ministères soient mis en commun pour protéger des sites historiques. «Au lieu d'attendre que tout vienne du ministère des Arts et de la culture». Ministère considéré comme un parent pauvre.
Sans compter que les travaux de rénovation n'aboutissent pas toujours. Comme l'a montré la réponse parlementaire à une question sur la Tour des Hollandais, mardi. Dans un autre ordre d'idée, la numérisation des documents conservés aux Archives nationales a aussi connu des ennuis techniques dans sa phase de mise à disposition publique en ligne. C'est ce qu'a indiqué le ministre des Arts et de la culture, Mahen Gondeea, la semaine dernière.
Dans un monde amélioré, où le patrimoine est véritablement considéré comme un actif, quand survient la crise, «on n'est pas pris au dépourvu, au contraire, cet actif aide à soutenir l'économie».
Le président de SOS Patrimoine en péril souligne que les décideurs sont friands d'économie bleue et d'économie verte. «On veut être comme Singapour ou d'autres pays.» Mais on n'en est pas encore à prioriser l'économie orange, qui concerne les activités économiques liées aux industries créatives et la propriété intellectuelle.
«L'histoire est une ressource infinie, qui évolue avec le temps, comparé à d'autres ressources qui risquent de s'épuiser avec le temps.» Arrmaan Shamachurn de souligner que dans des pays que Maurice veut émuler, «leur patrimoines, leurs cultures sont mieux préservés.C'est ce qui fait tourner leur secteur touristique. À Maurice, des promoteurs du tourisme sont d'accord que les arts, la culture et le patrimoine sont des moteurs pour attirer les visiteurs.»
«Pou dir ou pena kas»
Il y a eu la Convention nationale sur les arts et la culture fin 2025. «Nous avions demandé que les retombées de cette convention soient connues assez vite.» L'actuel gouvernement a entamé sa seconde année de mandat. Il n'y a pas encore de calendrier de travail pour la protection du patrimoine. «Est-ce qu'il faudra attendre pratiquement la fin du mandat pour avoir un rapport ? Et si c'est un nouveau gouvernement qui remplace l'actuel, le rapport finira dans un tiroir», craint Arrmaan Shamachurn. Exemple : en 2013, il y avait eu une Creative Vision 2025. Mais après le changement de gouvernement de 2014, ce document a été mis de côté. Aujourd'hui, des consultations pour la Vision 2050 ont été engagées. En attendant, «il n'y a pas de politique nationale pour les arts et la culture». Résultat : les réponses du ministère restent toujours les mêmes. «Pou dir ou pena kas.»
L'une des propositions de l'État, dans le Budget 2025-2026 : la mise en place du Heritage stewardship scheme, géré par l'Economic Development Board. Cela concerne les avantages fiscaux, qui seront accordés aux investisseurs, et/ ou propriétaires qui consacrent des fonds à la mise en valeur de bâtiments historiques. Mais pour que le scheme soit opérationnel, cela demande des amendements à diverses lois. Ce qui est en cours. «C'est un outil qui prend toute son importance en temps de crise, pour que les investisseurs continuent à s'intéresser à ce secteur.»
Arrmann Shamachurn profite de la Journée des monuments et sites pour plaider en faveur d'un changement de mentalités. Il fait référence aux raisons «incompréhensibles», qui sont avancées, pour expliquer, «pourquoi certains sites ne sont pas classés patrimoine national». Il propose que le ministère des Arts et de la culture prenne la direction des projets «et ne se concentre pas que sur des sujets liés aux religions».
Si, transformer les industries créatives en pilier de l'économie ce n'est pas une idée nouvelle, pourquoi peine-t-on à la concrétiser ? «Tout dépend de la volonté politique.»