Depuis l'adolescence, Mira Boolell Khushiram peint. Cette architecte s'y est adonnée lorsqu'elle a suivi son époux, l'économiste et ancien ministre Sushil Khushiram, en Tunisie et en Égypte.
Mais elle ne montrait jamais ses tableaux. Depuis une dizaine d'années, ce geste d'art quasi-secret s'est mué en moyen de calmer ses symptômes causés par la maladie de Parkinson. Son amie, Marylène François, a réussi à la convaincre de dévoiler un pan de son «jardin secret» dans un magnifique livre-catalogue de 43 tableaux, photographiés par le grand Christian Bossu-Picat et imprimé par Précigraph Ltd. Cela a donné «L'Art à Soi», que les Mauriciens pourront bientôt découvrir dans les librairies publiques et municipales. Récit de cette aventure.
Bien qu'elle doive être aidée pour se préparer, car la maladie de Parkinson limite sa mobilité, Mira Boolell Khushiram, qui a toujours eu beaucoup de goût, nous reçoit dans son atelier. Elle est tirée à quatre épingles.
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Autant la politique a été la raison de vivre de son père, sir Satcam, et la passion de son frère Arvin, ce n'était pas son fort. Sa mère, Premila, l'a encouragée à s'orienter vers les matières artistiques et l'apprentissage du piano. À la fin de ses études secondaires, elle a opté pour des études à l'école d'architecture de Paris. Elle a regagné le pays en décembre 1983 après l'obtention de son diplôme et a épousé, en août de l'année suivante, l'économiste Sushil Khushiram.
Mira Boolell Khushiram a ouvert son cabinet d'architecture Khushiram and Associates et l'a géré pendant 25 ans. Le projet qu'elle a porté à bout de bras et qui fait sa fierté est celui de la première cyber-tour à Ébène. Maman de trois enfants aujourd'hui adultes - Kavi, Sandhya et Rajiv -, elle a toujours eu la peinture comme violon d'Ingres. Son entourage savait qu'elle peignait mais elle ne montrait pas ses oeuvres.
Lorsque son mari Sushil, ancien ministre du Développement Économique et des services financiers, est recruté par la Banque Africaine de Développement et envoyé en Tunisie et en Égypte, la famille le suit. Mira Boolell Khushiram découvre alors une culture nouvelle. Pour s'occuper, elle décide de rejoindre un atelier d'artistes et rencontre la Tunisienne Latifa Benali. Ce sera le moment-pivot pour Mira, qui prend alors à bras le corps l'art pictural.
🟥 L'aquarelle, sa technique de prédilection
À son retour à Maurice, Mira Boolell Khushiram continue à peindre dès qu'elle en a le temps, directement sur canevas mais crayonne aussi sur papier. Elle adopte l'aquarelle qui est «plus adaptée à [sa] façon de travailler». Elle est inspirée par la nature, les paysages, les montagnes et bien entendu les chevaux, car il ne faut pas oublier qu'elle a grandi non loin du Champ-de-Mars. Elle aménage son atelier à l'entrée de la maison familiale Quatre-Bornes et les plantes qui filent sur le mur d'enceinte ou sur celui du voisin d'en face la fascinent aussi. «J'ai dû en faire au moins 20 tableaux.» C'est son horizon immédiat car elle est déjà malade et immobilisée. Elle n'a qu'une petite fenêtre de répit de deux heures dans sa journée...
Un mal insidieux, qui se manifeste alors qu'elle aborde son soixantième anniversaire. Elle note que son écriture devient anormale. «Ma main glissait. J'écrivais normalement et à la fin de la phrase, la taille des lettres diminuait. Cela ne m'a pas inquiétée outre-mesure. J'ignorais quels étaient ces symptômes et leur gravité. Je savais que ma grand-mère paternelle en souffrait et je la voyais bouger sa tête et son cou mais je pensais que c'était quelque chose de banal.»
Les premiers signes s'aggravant, Mira Boolell Khushiram profite d'un déplacement professionnel à Durban en Afrique du Sud pour aller voir un médecin. Il lui apprend qu'elle souffre de la maladie de Parkinson, maladie neurodégénérative dont le cours s'étend sur plusieurs années, et qu'au fil du temps, sa mobilité sera réduite. Il lui dit aussi qu'il y aura des périodes où son corps se figera et d'autres moments où il tremblera. On n'en guérit pas, mais les médicaments ralentissent sa progression.
🟥 «Un geste de confiance»
Mira Boolell Khushiram a alors connu une période d'abattement et de révolte, n'acceptant pas son état. «Je refusais d'accepter que le monde autour de moi soit en meilleure santé que je ne l'étais et je vociférais ma colère et ma frustration.» La peinture l'a aidée à se calmer et à accepter sa situation. «Je me suis dite que je dois être forte car autrement, ce sera invivable. J'ai heureusement pu me maîtriser avec mon art.Et je suis entourée de personnes aimantes et cela m'aide. Il y a Sushil et puis, ma fille Sandhya, qui est souvent là avec mes petites-filles, Uma et Reema.»
Marylène François et elle sont amies depuis longtemps. Depuis que cette dernière s'est retirée de l'organisation OpenMind qu'elle avait fondée, elle est allée suivre un cours sur l'histoire de l'art à Paris en 2024. L'ancienne journaliste rend souvent visite à Mira Boolell Khushiram, son amie qu'elle ne peut voir désormais que dans son cadre sécurisant lors de cette fenêtre de deux heures de «pause».
Un jour, Mira Boolell Khushiram décide de lui montrer ses tableaux. «Mira m'a fait cet honneur. Elle a ouvert un tiroir et là, j'ai vu des tableaux très enveloppés. C'était de petits formats mais ils étaient beaux. Je lui ai dit qu'il fallait soit organiser une exposition, soit faire un livre et je lui ai demandé d'y réfléchir», raconte Marylène François. «Comme mon avis amical est subjectif, je lui ai demandé l'autorisation de les montrer au photographe Christian BossuPicat. Mira a accepté de m'en confier une sélection alors que jusqu'ici, elle ne les montrait même pas. Un geste de confiance.»
Le photographe trouve que les tableaux sont extraordinaires, ce qui conforte Mira avec ces deux regards unanimes sur son art. Les deux amies optent alors pour un livre-catalogue que Marylène François conçoit. Cette dernière adhère à l'idée de Mira pour qui une exposition demande une autre énergie et est éphémère. Marylène François se met alors au travail. «Le choix d'une publication est donc celui de la pérennité, avec comme parti pris 'l'exposition' des tableaux en pages, sans explication de l'oeuvre, sans interprétation ou évaluation». L'objectif est de rendre hommage à l'art de son amie mais aussi d'être un legs à sa famille. Mais il faut d'abord voir ce que la photographie des aquarelles va donner. Le résultat des premiers essais est parfait. Marylène François, Mira Boolell Khushiram et sa fille Sandya Khushiram Chetty, qui assure la coordination technique, sélectionnent une soixantaine de tableaux qu'elles remettent à Christian Bossu-Picat. Au final, ce sera 43 tableaux exposés en livre.
🟥 Préface concise
Marylène François conçoit ce «livre-exposition» sans texte ajouté aux tableaux mais avec une préface qu'elle rédige après avoir interviewé les trois enfants et les frères de Mira, la cousine de celle-ci, ses amis et son époux Sushil. Elle replace ainsi ce projet dans son contexte, tout en tirant la quintessence des propos enregistrés pour que le texte n'écrase pas l'image. Et si elle choisit le titre L'Art à soi, c'est non seulement pour dévoiler le «jardin secret» de Mira mais aussi parce que c'est un terme décrivant l'art-thérapie. Et l'art a un effet thérapeutique certain sur son amie. «L'art m'aide à me calmer,à réfléchir à des choses positives,à regarder autrement le monde autour de moi», confirme Mira Boolell Khushiram.
Christian Bossu-Picat et Marylène François effectuent ce travail à titre bénévole, en acte d'amitié pour Mira Boolell Khushiram. La famille proche prend en charge les coûts et comme Marylène François veut d'un travail de grande qualité, c'est Précigraph Ltd qui entre en scène. Ainsi, une centaine d'exemplaires ont été imprimés.
Un lancement discret de «L'Art à Soi» a eu lieu le 4 avril dernier pour la famille et les amis de Mira Boolell Khushiram. «Je leur ai offert le livre pour faire découvrir mon art». Le mois d'avril a été choisi exprès car c'est non seulement le mois-anniversaire de l'artiste mais, le 11, c'est la Journée mondiale de la maladie de Parkinson.
Mira Boolell Khushiram peint de moins en moins car la maladie progresse. «Je sais que je n'ai pas encore longtemps à vivre.Mais je ne baisse pas les bras car L'Art à soi m'a convaincue qu'il suffit parfois de vouloir pour pouvoir.Il y a mille façons d'aborder la souffrance.L'amour de mes proches me fait oublier ma maladie.» Marylène François le confirme. Le jour du lancement, affirme-t-elle, l'énergie bien-veillante qui en émanait avait revigoré son amie. «Mon conseil à Mira est qu'elle s'entoure toujours de personnes en joie !»
Mira Boolell Khushiram veut que «L'Art à Soi» soit gratuitement accessible au plus grand nombre. D'où son placement dans les bibliothèques publiques et municipales. «Qui veut pourra voir mon livre de 43 tableaux dans ces lieux ouverts à tous», précise l'artiste, avant de se retirer dans son lieu apaisant...Elle laisse, en tout cas, à ses proches et aux Mauriciens un très bel héritage...