Fréquentation en berne, rumeurs persistantes, accessibilité réduite... Arab Town peine à retrouver l'effervescence d'antan. Délocalisés depuis plusieurs années, les commerçants lancent un appel pressant aux autorités.
Il est à peine 11 h 15. Sous les structures alignées d'Arab Town, c'est calme. Trop calme, diront certains. Les allées, autrefois animées, semblent aujourd'hui figées dans une torpeur inhabituelle. Ça et là, quelques clients s'attardent, principalement au foodcourt. Roti, dholl puri et pains fourrés continuent d'offrir un semblant de vie à cet espace commercial, désormais en perte de vitesse. «Revenez vers 15 heures et vous verrez le vrai Arab Town», glisse une commerçante, un brin ironique. «C'est le désert. Par moments, on a même peur de rester seule tellement tout est calme.»
Depuis leur délocalisation, les commerçants affirment que leur quotidien a radicalement changé. Le flux constant de clients qui faisait autrefois la force d'Arab Town s'est progressivement tari. Aujourd'hui, certains jours s'écoulent sans qu'aucune vente ne soit réalisée. «Il y a des jours où nous ne vendons pas le moindre produit», témoigne Raj Gopaul, le regard tourné vers une allée presque vide.
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Cette baisse d'affluence a des conséquences directes : stress financier, incertitude et, dans certains cas, abandon pur et simple des échoppes. «Vous installez vos produits, vous attendez... mais les clients ne viennent pas. Plusieurs marchands ont déjà rendu leur emplacement», ajoute-t-il. Pour beaucoup, la situation devient difficilement soutenable.
Poids des rumeurs
À ces difficultés économiques s'ajoute un autre problème : les rumeurs. Certains commerçants dénoncent des informations circulant sur une prétendue insécurité liée à la présence de toxicomanes. «On a récemment lu que des drogués pourraient attaquer les clients. Ce n'est pas vrai», insiste Mohamed (*). Selon lui, ces propos ont contribué à créer un climat de peur. «Depuis que ces rumeurs circulent, même les quelques clients que nous avions ont déserté. Cela a causé énormément de tort», poursuit-il.
Les commerçants reconnaissent que certaines personnes fréquentent les environs après leur traitement, mais soulignent qu'aucun incident notable n'a été enregistré. «Ils viennent parfois s'asseoir, mais ils respectent les lieux. Et puis, dans quelle région ne voit-on pas ce type de situation en pleine journée ?» Tous s'accordent à dire que la gestion de ce type de problématique ne relève pas de leur responsabilité. «Ce n'est pas à nous de contrôler cela», rappelle un autre marchand.
Outre les rumeurs, un élément revient systématiquement dans les discussions : le déplacement de l'arrêt d'autobus. Autrefois situé à proximité immédiate de la foire, celui-ci a été relocalisé près des bureaux du Central Electricity Board (CEB). Une décision qui, selon les commerçants, a fortement contribué à la baisse de fréquentation. «Avant, les gens passaient par ici en attendant leur bus. Ils jetaient un coup d'oeil, et souvent, ils achetaient quelque chose», explique Preety (*), commerçante. «Aujourd'hui, ils ne font plus le détour.»
Un semblant de vie tout de même autour des stands de nourriture, qui attirent encore quelques clients
Les habitants des environs, notamment ceux de la rue Maingard, auraient eux aussi modifié leurs habitudes. «Ils nous disent que c'est devenu trop loin. Certains boudent même le bazar situé à quelques minutes à pied», ajoute-t-elle. Les personnes âgées, en particulier, seraient les plus pénalisées par cette nouvelle configuration. Pour les commerçants, la réimplantation de cet arrêt représenterait une solution concrète et immédiate. «Les gens pourraient entrer pendant qu'ils attendent leur bus. Cela redonnerait un peu de vie à l'endroit», estime Mohamed.
Sentiment d'abandon
La situation a été particulièrement difficile lors des dernières fêtes de fin d'année, une période normalement propice aux ventes. «Cela a été un véritable cauchemar», confie un marchand. «Nous comptions sur cette période pour nous rattraper, mais des vendeurs extérieurs ont été autorisés à s'installer ici.» Cette décision aurait accentué la concurrence et réduit davantage leurs chances de générer des revenus. «Personne ne s'est soucié de nous», regrettent-ils, espérant que cette configuration ne se reproduira pas.
Au-delà des difficultés économiques, un sentiment d'abandon domine. Les commerçants disent se sentir peu soutenus par les autorités locales. «Nous payons nos redevances tous les mois. Mais dès qu'il y a un retard, on nous rappelle immédiatement à l'ordre», souligne l'un d'eux. En revanche, ils déplorent le manque de présence sur le terrain. «Le maire sortant venait parfois nous rencontrer. Mais aujourd'hui, les conseillers municipaux, nous ne savons même pas à quoi ils ressemblent», lâche un commerçant, visiblement frustré. Ils affirment n'avoir que rarement l'occasion d'exprimer leurs préoccupations directement aux décideurs. «Personne ne vient nous demander si nous faisons face à des problèmes. Pourtant, ils sont bien là.»
En attente de solutions
Malgré tout, les commerçants d'Arab Town continuent de s'accrocher. Chaque matin, ils disposent leurs produits avec l'espoir de voir revenir une clientèle. Leur attachement à ce lieu reste intact, tout comme leur volonté de le voir revivre. Ils ne demandent pas des mesures complexes, mais des actions précises: la restitution de l'arrêt de bus, une meilleure régulation lors des périodes festives, et surtout, une écoute plus attentive de leurs réalités quotidiennes. «Nous voulons simplement retrouver un peu de ce que nous avions avant», résume Raj Gopaul.
Dans un contexte où les petits commerces jouent un rôle essentiel dans la vie économique et sociale, la situation d'Arab Town soulève des questions plus larges sur l'aménagement urbain, l'accompagnement des commerçants et la nécessité d'un dialogue constant entre autorités et acteurs de terrain.